Achevant son mandat de six ans au poste de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, le juriste belge Olivier De Schutter en dresse un bilan nuancé, affirmant que, si le consensus est atteint sur le diagnostic (l’obsolescence du modèle agro-industriel), les défis alimentaires actuels exigent des solutions que les États ne parviennent pas à mettre en place. L’espoir ? Il est du côté des citoyens.

Constatant la montée en force des préoccupations relatives à la nutrition au cours des dernières années, Olivier De Schutter se dit satisfait de la prise de conscience qui émerge à l’échelle globale de la planète : « L’accueil qu’a reçu mon rapport final, montre un consensus qui aurait été inimaginable il y a six ans. En premier lieu sur le fait qu’il faut aider chaque pays à se nourrir lui-même et que la question de l’alimentation ne pourra pas être résolue par la concentration de la production dans les régions les plus efficientes, l’aide alimentaire et le commerce international. C’est un premier changement de paradigme. » Selon lui, un autre changement majeur est intervenu : « la prise de conscience que notre modèle agricole, fondé sur des intrants intensifs (engrais et pesticides) et dépendant de l’industrialisation toujours plus poussée de l’agriculture, est à bout de souffle. Il faut donc changer de cap et aller vers l’agro-écologie. »
Toutefois, derrière ces progrès certains, de nombreux « verrous » freinent les transformations nécessaires : « la modernisation de l’agriculture mondiale s’est fait uniquement selon un modèle productiviste, (…) de grands acteurs dominent le marché, aussi bien au niveau des producteurs d’intrants que des industries de transformation, (…) les gouvernements sont sensibles aux intérêts de leurs grandes entreprises agro-alimentaires, qui se trouvent de fait disposer d’un droit de veto sur les transformations d’ensemble. »
Or, insiste-t-il, l’intérêt général et les intérêts à longs termes des populations rurales ne sont pas pris en compte par les gouvernements qui s’engagent davantage en matière de cession de terres agricoles et de développement d’infrastructures, qu’en faveur du soutien à l’agriculture familiale dont les bénéfices en matière de réduction de la pauvreté rurale, de gestion raisonnée des écosystèmes ou de diversité des productions agricoles et des systèmes alimentaires, sont pourtant prouvés : « L’idée que l’on ne peut aider les populations pauvres qu’en leur garantissant l’accès aux denrées alimentaires à un prix abordable relève du passé, car elle revient à limiter les revenus des petits agriculteurs et à maintenir une approche « low cost » de l’agriculture. Il faut aujourd’hui que les plus pauvres soient aidés par des politiques publiques redistributives qui leur garantissent le droit à une protection sociale. »

Mali- (156)
Face aux limites des Etats qui, notamment « se sont trompés dans leur appréciation sur les agro-carburants », O. De Schutter en appelle à la société civile : « Je pense que la transformation des systèmes alimentaires s’opérera à partir d’initiatives locales. Il appartient à chacun d’entre nous de tirer les conséquences de ce que nous savons sur l’impact du gaspillage alimentaire, de la consommation de viande et d’agrocarburants. Je suis relativement optimiste, car je sens une impatience de plus en plus vive face à la lenteur des gouvernements. Si les citoyens ne prennent pas eux-mêmes les choses en main, on risque de devoir attendre une crise majeure qui nous contraindra à des changements de comportement de manière beaucoup plus drastique. »
Pour autant, cette interpellation ne dédouane pas les Etats eux-mêmes : « Le changement doit venir des pays industrialisés, car, à travers nos modes de consommation, nous sommes responsables de cette pression sur les ressources qui introduit une concurrence entre populations riches du Nord et pauvres du Sud. L’Union européenne utilise ainsi 20 millions d’hectares de terre dans les pays du Sud, notamment au Brésil et en Argentine, pour produire le soja consommé par ses élevages industriels. »
Au final, il lance une ultime interpellation aux gouvernements, en vue d’une démocratisation des systèmes alimentaires : « ils doivent admettre qu’ils ne détiennent pas toutes les solutions et qu’il faut accorder une grande place aux citoyens dans la prise de décision. Je crois aujourd’hui davantage à une transition imposée par des initiatives venues d’en bas que par des réglementations imposées d’en haut. »

Au Luxembourg, Meng Landwirtschaft est l’une des initiatives issues de la société civile qui fait écho aux espoirs d’O. De Schutter…

Marine Lefebvre

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Les petits paysans constituent plus de la moitié de la population de la terre mais sont partout atteints par le rouleau compresseur de la globalisation des échanges. Droit à la terre, à la transmission des semences, à la souveraineté alimentaire… les motifs de luttes paysannes s’accumulent. Répression policière, suicides consécutifs de faillite ou maladie liées à l’abus de produits phytosanitaires, la mortalité paysanne est élevée.

Si 40 % de la population mondiale vit de l’agriculture (soit 2,6 milliards de personnes dont 1,3 milliards d’actifs), les agricultures familiales représentent l’écrasante majorité (500 millions d’exploitations agricoles). Ce sont elles qui créent le plus d’emplois et qui ont absorbé l’essentiel des 350 millions de nouveaux actifs agricoles des 30 dernières années.
A l’encontre des idées reçues, les exploitations disposant de 50 ha et plus, et ayant recours au travail salarié, représentent seulement 1 % des exploitations et n’emploient que quelques millions de personnes. A l’opposé, l’agriculture familiale désigne une pratique agricole où la famille prend les décisions en matière de production et d’organisation du travail, et possède une partie importante des moyens de production.

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En Afrique, les exploitations familiales représentent près de 80 % des exploitations avec moins de 2 hectares comme superficie agricole moyenne et un équipement rudimentaire, manuel le plus souvent. Malgré le niveau élevé d’importations agricoles de leurs pays, ces agricultures familiales ont été capables de contribuer de manière significative à l’alimentation des villes, à la fois sur les produits vivriers de base (céréales et tubercules) mais aussi sur les produits de diversification alimentaire comme les légumes, le lait, les fruits et les oléagineux.
De plus, dans les pays en développement, les exploitations familiales développent des stratégies pour assurer la sécurité alimentaire du groupe familial, tout en s’adaptant en partie aux effets du réchauffement climatique : elles jouent un rôle central dans la lutte contre la faim.

« La sécurité alimentaire doit se construire autour du renforcement des capacités des petits agriculteurs. Garantir leur accès à des ressources productives est essentiel à cet égard » clame le Rapporteur spécial des Nations Unies pour le Droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, lançant un appel en faveur d’investissements prioritaires dans des formes d’agriculture agro-écologiques pour contribuer à la réduction de la pauvreté.
« Les pays riches doivent progressivement rompre avec les politiques agricoles tournées vers l’exportation et permettre au contraire aux petits agriculteurs des pays en développement d’approvisionner les marchés locaux» a encore déclaré M. De Schutter à Genève en mars 2014. « Ils doivent également refréner leurs revendications grandissantes de terres agricoles mondiales en maîtrisant la demande en alimentation animale et en agro-carburants, et en réduisant les gaspillages alimentaires. »

Les recommandations de O. De Schutter font écho aux revendications de la Via Campesina qui est à l’origine de la Journée internationale des luttes paysannes et qui explique quant à elle : « Durant notre journée internationale, nous dénoncerons aussi les transnationales, l’agro-industrie, l’usage de produits toxiques et de la modification génétique », autant de « progrès » liés à l’appétit des pays les plus riches et qui conduit de manière pernicieuse à l’accaparement des terres privant les petits paysans de leur moyen de subsistance, ainsi qu’à l’appauvrissement de la biodiversité des régions concernées par les monocultures intensives (soja pour nourrir le bétail ou huile de palme pour l’agroalimentaire, entre autres…).

… Et si, ce 17 avril, nous regardions d’un œil neuf le paysage agricole qui nous entoure, aussi bien que le contenu de notre caddy de supermarché et songions que : « Partout dans le monde, nos luttes locales participent à un seul et même combat, celui de la souveraineté alimentaire ! »… ?

Cette remise en question de nos habitudes est, pour le Luxembourg, tout le sens de la démarche menée par la plate-forme « Meng-Landwirtschaft* » et qui rassemble des organisations très diverses partageant l’ambition de voir notre mode de production agricole se réformer.

Marine Lefebvre, SOS Faim pour la plate-forme Meng Landwirtschaft

*natur&ëmwelt asbl, Bio-Lëtzebuerg, Greenpeace Luxemburg, Action Solidarité Tiers Monde, SOS Faim Luxembourg, Mouvement Ecologique, Caritas Luxembourg, etika, CELL, attac, Slow Food Luxembourg, Cercle de Coopération, Aide à l’Enfance de l’Inde und Lëtzebuerger Landesverband fir Beienzuucht.

SOS Faim s’associe à ce texte co-signé par différentes organisations françaises

Au Nord comme au Sud, il est temps de soutenir les agricultures familiales. Le ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire, reconnaissait récemment qu’il faut « sortir d’un système qui n’a pas fonctionné, dans lequel le Nord nourrit le Sud, pour un système plus efficace où le Sud progresse dans son autonomie alimentaire ». La réforme de la Politique agricole commune pour 2014-2020 va-t-elle dans ce sens ? Les propositions présentées le 12 octobre par la Commission européenne sont loin du compte !
L’agriculture, essentiellement familiale, fait vivre jusqu’à 80% des populations des pays les plus pauvres de la planète. Les paysans du Sud, qui sont très majoritairement des femmes, représentent également 75% des 925 millions de personnes touchées par la faim. C’est pourquoi, l’Union européenne place le soutien à l’agriculture familiale parmi les priorités de sa politique de développement. Mais avec la nouvelle PAC, l’UE menace, comme par le passé, de reprendre d’une main ce qu’elle donne de l’autre et d’aggraver le sort des agriculteurs du Sud en continuant d’éliminer les petits paysans Européens. En effet, l’Union européenne, premier importateur et deuxième exportateur mondial de denrées alimentaires, est un acteur majeur sur le marché international. Ses décisions ont donc une influence déterminante sur l’alternance brutale de flambées et d’effondrements des prix agricoles mondiaux qui affectent durement les revenus de millions de paysans. Or, depuis plusieurs décennies, dans le cadre d’une stratégie globale de libéralisation des marchés agricoles, les mécanismes de maîtrise de la production (quotas laitiers, etc.) et de régulation des marchés agricoles (stocks publics, etc.) ont été peu à peu abandonnés. Les propositions de l’UE obéissent à cette logique  dangereuse qui la prive de moyens pour contribuer à limiter la volatilité des prix agricoles mondiaux. Une menace pour la sécurité alimentaire mondiale.
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