La recherche de la cohérence des politiques pour le développement, inscrite dans le Traité de Lisbonne et faisant partie des ambitions gouvernementales luxembourgeoises, peine à trouver son chemin.
Tandis que « Le secteur financier grand-ducal gagne du poids dans l’Union européenne », il en va de notre responsabilité de citoyens d’un pays démocratique de nous interroger sur ce que cache ce succès. C’est tout l’enjeu de la publication Fair Politics qui vient de paraitre et qui met en lumière les politiques de notre gouvernement avec leurs conséquences, sans doute indirectes mais bien réelles, sur les pays en développement.

Car à quoi bon consacrer 1% de notre RNB à l’aide publique au développement si la lutte contre la pauvreté que cet argent permet de réaliser se trouve en partie contrecarrée par des politiques qui n’ont d’autres préoccupations que de drainer les richesses vers le Luxembourg, avec pour conséquence de creuser les inégalités dans le monde ?
Le succès financier du Luxembourg mérite d’être confronté à quelques indicateurs. Par exemple, l’étude de Landmatrix qui place le Grand duché en tête des pays européens complices de l’accaparement des terres, avec plus de 800 000 hectares confisqués par des sociétés et des fonds domiciliées sur son territoire. Dans cette liste, la SOCFIN apparaît à de nombreuses reprises dans neuf pays différents, essentiellement en Afrique.

… Avec la multiplication des plaintes et des enquêtes, la publicité donnée aux agissements de la SOCFIN et l’organisation d’une coalition mise sur pied en 2013 à travers l’ « Alliance internationale des riverains des plantations SOCFIN/Bolloré », on pourrait croire que l’étau se resserre autour du groupe. Pourtant, aucune mesure n’a encore réussi à infléchir les « mauvaises habitudes » de ce groupe agro-industriel multinational spécialisé dans la culture de palmiers à huile et d’hévéa (caoutchouc), contrôlé par l’homme d’affaire belge Hubert Fabri (54,2% des parts) et par le français Vincent Bolloré (39% des parts). Afin de gérer des plantations dans une dizaine de pays africains et asiatiques, le groupe dispose de sociétés financières et opérationnelles au Luxembourg, en Belgique et en Suisse. L’appétit de SOCFIN semble insatiable qui poursuit l’expansion de ses plantations dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. Au total, SOCFIN contrôle plus de 400.000 ha de terres (soit plus de 154% du territoire du Luxembourg ) et ses plantations sont passées de 129.658 ha à 186.767ha ha entre 2009 et 2016, soit une augmentation de plus de 40 %.

Les droits des communautés piétinés
Le contrôle de si vastes superficies s’effectue au détriment des petits paysans, s’accompagnant de violations des droits des communautés locales, et de leurs cohortes de conflits fonciers, déforestation, pollutions, conditions de travail déplorables, etc. Ces impacts ont été largement documentés dans de nombreux rapports d’ONG et de journalistes.
Face à la mobilisation ancrée dans les sociétés civiles des pays riverains, les Etats semblent impuissants. En élaborant des Principes directeurs à l’intention des entreprises multinationales, l’OCDE a pourtant instauré d’importants jalons en vue de mettre fin à l’impunité ; ils constituent même le plus complet des instruments qui existent aujourd’hui concernant la responsabilité des entreprises. Ces Principes directeurs sont des recommandations que les gouvernements adressent aux entreprises multinationales afin de favoriser « une conduite raisonnable » des entreprises dans les domaines des relations professionnelles, des droits de l’homme, de l’environnement, de la fiscalité, de la publication d’informations, de la lutte contre la corruption, des intérêts des consommateurs, de la science et de la technologie, et de la concurrence… Les 43 gouvernements adhérents – représentant toutes les régions du monde et 85 pourcent de l’investissement direct étranger – se sont engagés à encourager les entreprises opérant sur leur territoire à respecter, partout où elles exercent leurs activités, un ensemble de principes et de normes largement reconnus qui visent à assurer de leur part un comportement responsable. »
Au lieu d’encouragements, peut-être faudrait-il oser les blâmes ?
Marine Lefebvre

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432 000 euros, c’est le niveau moyen de la fortune détenue par les adultes luxembourgeois (contre une moyenne européenne de 167.100 euros, d’après le rapport publié par la banque suisse Julius Baer) : le plus élevé d’Europe et donc parmi les premiers au monde. A l’autre bout du spectre, plus d’un milliard de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour… soit moins de 400 euros par an.

Soit un écart de un à mille entre les plus pauvres de la planète qui ne parviennent pas à nourrir leur famille, et ceux qui ont « la chance » d’être privilégiés, les habitants d’un petit pays de 550 000 habitants… où la pauvreté existe aussi!
« L’engagement en faveur des plus pauvres et des plus vulnérables est une composante essentielle de la politique étrangère de notre pays et montre que nous assumons notre part de responsabilité en tant que membre de la communauté internationale », déclare Xavier Bettel, Premier ministre Luxembourgeois,  en avant-propos du baromètre Fair politics publié récemment par le Cercle des ONG.
De fait, selon un rapport de l’OCDE, « l’énorme augmentation des inégalités globales de revenus est l’aspect le plus significatif, et le plus inquiétant, de développement de l’économie mondiale au cours des 200 dernières années », la mondialisation ayant « contribué à accentuer les inégalités de revenu dans les pays. » Et le rapport de Julius Baer de préciser : « Il est important de comprendre qu’une inégalité excessive ralentit la croissance économique d’un pays et affaiblit la demande globale ».
Pourquoi l’écart de richesses se creuse-t-il ? Les efforts mis en œuvre par les politiques de coopération des pays riches, au rang desquels le Grand-Duché compte parmi les plus généreux avec 1% de son RNB consacré à l’aide publique au développement, auraient-ils échoué? Le travail déployé par les ONG et les nombreuses serait-il vain? Les politiques et stratégies de réduction de la pauvreté orchestrées par les agences onusiennes seraient-elles inefficaces?
…A quoi bon tous ces efforts si la pauvreté ne recule pas?

Ces questionnements « à quoibonnistes » qui débouchent couramment sur un encouragement à l’enfermement sur l’espace national, sont strictement démagogiques et laissent de côté l’origine réelle des disparités croissantes.
Concentrons-nous sur la politique de coopération des pays riches en faveur des pays en développement : « chaque décision politique nationale peut avoir une incidence sur la coopération au développement, c’est à dire en renforcer ou diminuer les effets », explique Mars Di Bartolomeo, le Président de la Chambre des Députés luxembourgeois dans sa contribution au Fair Politics.
Ce baromètre se veut un appel des ONG luxembourgeoises à ouvrir les yeux sur les dégâts causés par les intérêts divergents aux enjeux du développement, qui donnent priorité aux profits des investisseurs avant celui des populations locales, balayant effrontément le travail réalisé sur le terrain par les acteurs du développement!
Les incohérences sont nombreuses qui portent atteinte aux efforts de la coopération et amenuisent, voire annulent, ces bénéfices : l’Afrique subsaharienne qui rassemble la plus forte concentration de pays les moins avancés (PMA), voit chaque année l’équivalent de 5,7% de leur PIB quitter les territoires des pays, privant les finances publiques d’autant de fonds pourtant nécessaire à construire le développement! D’après le baromètre, les flux financiers illicites ont augmenté en moyenne de 10,2% entre 2002 et 2011, ce qui dépasse largement le taux de croissance moyen des PIB.
De même, la recherche de rendement par les investisseurs est tout à fait souhaitable, mais ne serait-il pas temps que leurs conseillers s’avisent, et les avisent, de l’impact de la maximisation des profits économiques et « court-termistes » qui ne prennent pas en compte les dégâts sociaux ni environnementaux ? Or, entre autres exemples, les produits d’investissements basés sur l’évolution des prix des matières premières agricoles paraissent attractifs, alors que ces pratiques spéculatives rendent les investisseurs complices de la concentration des terres dans les mains des plus riches et de la hausse des prix alimentaires, menaçant la sécurité alimentaire des plus pauvres et l’avenir des petits agriculteurs.
… A l’opposé, investir dans l’agriculture paysanne, c’est investir dans le long terme et réduire les inégalités. Avec Luxemburg responsible Finance platform, le Grand-Duché montre que la distinction entre les fonds éthiques et les autres est possible.

Marine Lefebvre