Organisations Paysannes


Alors que le gouvernement luxembourgeois et la BEI se félicitent des 11,7millions d’euros qui ont été mobilisés pour les projets de microfinance au cours de dix dernières années, les observateurs du secteur expriment des craintes face au processus de concentration en cours qui, de manière paradoxale, rend les services destinés aux plus pauvres de plus en plus inaccessibles aux plus déshérités.

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Aucun doute que la microfinance, renommée finance inclusive au cours des dernières années, soit devenue une industrie florissante avec une croissance à deux chiffres du portefeuille de crédits (+12,6%) et 111,7 millions de clients à travers le monde. C’est aussi, selon le ministère des Finances du Luxembourg, une bonne diversification de la place financière. Cependant, à certains égards, sa mission initiale semble se perdre : créée par des ONG pour servir les exclus du système, elle est entrée dans une logique de créations d’institutions de plus en plus grosses et de plus en plus rentables, suivant des schémas qui rappellent le secteur bancaire classique… D’après le baromètre de la microfinance édité par Convergences, les 100 IMF les plus importantes dans le monde dominent le marché avec 76,9% de l’encours global de crédits et près de 70% du nombre d’emprunteurs. Si l’évolution vers ce modèle commercial a eu un effet positif en améliorant l’accès au financement, ce mouvement est essentiellement vérifié au niveau des zones urbaines et semi rurales, ayant la plus forte densité de peuplement. Mais, dans les zones rurales isolées, les situations de conflits ou post-conflits, l’approche commerciale ne peut suffire à répondre aux besoins. SOS Faim en est bien conscient qui s’efforce de soutenir les acteurs essentiellement implantés dans le secteur rural comme en Ethiopie ou au Burkina Faso, ou ceux qui persistent à offrir des services financiers malgré un contexte politique très hostile, comme le PAIDEK ou TGD au Kivu (RDC). L’autre préoccupation des ONG concernent les taux d’intérêts élevés. Certes justifiés par les coûts opérationnels de la distribution de crédits de faibles montants, et par la prise de risques, les taux d’intérêts deviennent un problème crucial dans le financement des activités agricoles qui sont peu rémunératrices, sources de risques élevés en raison des aléas climatiques et qui nécessitent pourtant des investissements. Comme le dénonçait récemment Pascal Gbenou originaire du Bénin, « le taux d’intérêt des crédits chez nous n’est pas acceptable, à plus de 20%. Or, on a besoin de facilités pour avancer ; si j’avais un taux à 5%, je ferais des miracles ! ».

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Un article en provenance du RECA-Niger, un grand merci à Patrick Delmas!

En moyenne, milieu urbain et rural confondu, une famille achète 60% des produits alimentaires qu’elle consomme sur le marché. Evidemment pour les villes ce pourcentage est beaucoup plus élevé. En ville, les habitudes alimentaires changent. La ménagère ou la restauratrice recherche de plus en plus de produits « prêts à l’emploi », c’est-à-dire ne demandant pas une préparation et une cuisson longue. C’est pourquoi les boutiques de quartiers regorgent de couscous, pâtes alimentaires en tout genre, farines et autres aliments produits sur tous les continents. Certaines ONG et organisations de producteurs se sont engagées dans une bataille de longue haleine, proposer les mêmes produits transformés mais confectionnés avec des produits locaux. En premier il s’agissait des produits traditionnellement consommés au Niger : dégué, farine de mil, couscous de riz. Mais les transformatrices ont fait preuve d’innovations et proposent maintenant une gamme de produits assez extraordinaire : des farines mélangées avec deux ou trois composants (céréales et niébé, une graine plus riche en protéines), du dégué à base de niébé et de riz, du couscous de patate douce, du couscous niébé – riz, etc. Tout cela apporte une offre de nouvelles saveurs mais surtout des aliments plus équilibrés. Par rapport au Salon SAHEL 2014, les présentations des produits s’améliorent (emballage et étiquette).

Mais ces produits se vendent-ils, trouvent-ils des circuits de commercialisation et des acheteurs ?

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Nous sommes allés interroger une transformatrice qui est appuyée par l’ONG AcSSA Afrique verte. Pour celle-ci, le marché est en croissance régulière. L’année dernière elle a pu transformer 25 tonnes de mil et 10 tonnes de sorgho. Elle distribue maintenant ses produits dans 30 points de vente notamment les supermarchés et les boutiques alimentaires. Maintenant les produits commencent à être exposés « à de bonnes places » et en quantité suffisante. Si, au départ, ses clients proposaient des dépôts-ventes maintenant ils payent souvent « cash ». Les produits les plus consommés restent les produits classiques (farine, couscous, dégué) mais les « nouveaux produits » notamment à base de niébé commencent à percer. D’après elle, il faudrait quand même des campagnes de promotion pour les lancer véritablement et avoir accès à des emballages plus diversifiés et de meilleure qualité.

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Ces transformatrices innovent également en mettant en place des contrats avec les Organisations Paysannes pour l’ensemble de leur approvisionnement, notamment lors des bourses de céréales organisées chaque année par AcSSA Afrique verte. Certaines sont également en négociation pour distribuer leurs produits à travers les boutiques de sociétés de carburant. On est loin de l’AGR en échangeant avec ces transformatrices qui parlent stratégie de distribution, produits nouveaux, qualité, marketing… de véritables chefs d’entreprises engagées dans la croissance de leurs activités.

Les conseils du RECA : prenez le temps de faire le tour des transformatrices de toutes les régions, achetez leurs produits, gouttez les et faites les goutter.

Source : Le Journal du Salon
Salon de l’Agriculture, de l’Elevage, de l’Environnement et de l’Hydraulique – SAHEL 2015
Auteur : RECA

Des terres arides du Sahel nigérien aux riches terres et sous-sol du Kivu à l’est de la RDC, les contextes diffèrent et pourtant les freins au développement sont souvent les mêmes. Les signes d’espoir sont du côté des sociétés civiles, partout déterminées à faire entendre leurs voix et à ne plus laisser carte blanche aux décideurs politiques.

« Avant, les paysans avaient peur de dire ce qu’ils pensent aux administrateurs ; aujourd’hui, avec la liberté d’opinion et l’éducation citoyenne du monde paysan l’esprit revendicatif se développe», expliquait récemment Ayouba Hassane, Président de la Fédération des producteurs de riz du Niger, lors de sa visite au Luxembourg. Malgré les milliers de kilomètres qui les séparent, la vision est similaire dans l’Est de la République Démocratique du Congo où vit et travaille depuis toujours Sami Olame, président de la Fédération des organisations paysannes du Congo au Sud-Kivu (FOPAC-SK) : « Les paysans prennent confiance : face aux autorités, nos 100 000 membres donnent du poids à nos actions. Le gouvernement comprend qu’il faut tenir compte des paysans qui représentent la plus grande partie de la société civile du pays ! On m’appelle Président de la société civile paysanne ! »

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Sami Olame se réjouit du chemin parcouru : son organisation n’a même pas 10 ans et, lors de sa création en 2006, elle ne rassemblait que quatre Unions de producteurs contre 20 aujourd’hui. «Plus nous prenons de l’ampleur, plus les dirigeants sont obligés de nous écouter et plus nous avons de demandes d’adhésion ! » Dans cet immense pays où l’agriculture fait vivre 70% de la population, le budget dédié à ce secteur plafonnait à 2%. « L’agriculture était tellement déconsidérée que les jeunes l’ont abandonnée aux vieux et, si on demandait à un paysan son métier, il répondait qu’il était chômeur car le travail de la terre n’apparaissait pas comme un vrai métier ! Mais cela est en train de changer. »
A travers la plateforme nationale, la CONAPAC, la FOPAC-SK est à l’initiative de la première loi agricole du Congo, un projet de loi combattu par les parlementaires, anxieux de perdre leur marge de manœuvre et de ne plus pouvoir acheter les terres en profitant de leurs facilités à obtenir des titres fonciers, tandis que les petits paysans n’y parviennent pas. « Comme les élus ont refusé de mener la loi en plénière, nous, les paysans, nous sommes réunis en masse devant Parlement. Nous avons fait passer le message que si les parlementaires ne votaient pas cette loi, il ne faudrait pas qu’ils se représentent devant leurs électeurs pour demander leurs voix ! Et la loi a été votée ! C’est un premier combat que nous avons gagné. »
Si un grand pas a été franchi, les motifs de luttes ne manquent pas et on retrouve des préoccupations similaires en RDC et au Niger : outre la sécurisation foncière des petits paysans, le démantèlement des barrières illégales au commerce, l’accès au crédit, ou la redoutable concurrence des produits d’importation… Mais le plus absurde peut-être, c’est, au Niger comme en RDC, des contextes d’insécurité alimentaire et de faiblesse de l’Etat favorisant l’installation de systèmes qui profitent de la pauvreté. A. Hassane dénonce ainsi le système de l’aide d’urgence : «une partie de l’aide du Japon est monétisée aux USA : pour rééquilibrer la balance commerciale, USA et Japon se sont mis d’accord pour que l’aide japonaise transite par les USA où la nourriture est achetée pour le Niger : l’aide vient en nature et c’est le riz américain qui sert de repas ! » Et A. Hassane de déplorer : « L’aide d’urgence dans un pays où, il est vrai, il y a toujours des zones d’insécurité alimentaire, est devenue une filière qui bloque notre développement ! » Au Kivu, même constat : de l’huile est distribuée gratuitement par l’USAID, l’agence de coopération américaine. « Cette distribution gratuite dans une région où il n’y a plus la guerre depuis des années et qui produit de l’huile elle-même tue tout esprit de travail. L’assistanat est entretenu par ces aides-là ! L’aide d’urgence s’installe; quand elle devient structurelle, ça détruit le développement».
Pourtant, le développement de filières agricoles locales est un enjeu majeur pour la sécurité et la souveraineté alimentaires, aussi bien en Afrique de l’Ouest ou Centrale, qu’en Europe où l’on partage aussi les préoccupations des leaders paysans africains : « Décider d’acheter local ou non, c’est un acte politique : vous contribuez ou non à donner de l’emploi local», conclut A. Hassane.

Marine Lefebvre,

article paru dans le Quotidien du 14 janvier 2015

« Erreur historique ». C’est ainsi que le Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA), partenaire de SOS Faim, qualifie l’Accord de partenariat économique (APE) récemment signé entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest. Mais la société civile ouest-africaine ne s’avoue pas vaincue et prévoit d’intensifier sa résistance contre l’Union européenne et « ses APE ».

Hérités de la première Convention de Lomé (1975), des mécanismes permettaient que 97% des exportations en provenance des pays ouest-africains entrent dans l’UE en franchise de droits, soit sans payer de taxes. L’incompatibilité de ces mesures avec les règles de l’OMC, ont, dès le début des années 2000, entrainé l’ouverture de négociations entre l’Union Européenne et seize pays d’Afrique de l’Ouest en vue de développer le libre-échange. Première anomalie : c’est la direction générale du commerce de la Commission, et non par celle du développement et de la coopération, dont relevaient les conventions de Lomé, qui ont négocié pour l’Union européenne. Les gouvernements africains ont résisté pendant 14 ans, avant de céder cet été malgré l’opposition de leurs opinions.

« Cet accord est conclu à un moment décisif pour l’Afrique de l’Ouest qui est la première région de croissance dans le monde et dont les échanges avec l’Europe sont décroissants (d’environ 40% en 2007 à environ 20% en 2013) et cette tendance baissière continuera dans les années à venir», explique le communiqué du ROPPA qui ajoute : « Dans cette région du monde, la construction de l’intégration régionale produira un gain de productivité, une hausse des exportations et une croissance économique sans précédent (…). Ce qui est en cause, c’est la destruction programmée des efforts d’intégration régionale qui sera consacrée par les APE grâce à un effet massif de détournement du commerce régional vers l’Europe à travers entre autre, la forte subvention des produits agricoles déversés sur les marchés d’Afrique de l’Ouest dans le cadre du plus grand dumping de notre histoire. C’est notre espérance d’un monde meilleur qui est menacée. Malheureusement, notre région a commis l’erreur historique la plus grave de son existence en signant un accord qui n’est ni bénéfique pour elle à court, moyen et long terme, ni bénéfique pour l’Europe sur le long terme. »

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Juillet 2014
Nous appartenons à des organisations de la société civile et à des mouvements sociaux du monde entier qui travaillent sur l’alimentation, l’agriculture et les problèmes posés par le changement climatique. Nous soutenons les petits agriculteurs qui représentent 90% des agriculteurs dans le monde et produisent 70% de la nourriture mondiale sur moins du quart des terres agricoles.
Nous sommes bien conscients que le changement climatique affecte déjà les productions agricoles et alimentaires de toutes les régions du monde. Les agriculteurs rencontrent de multiples difficultés :
températures extrêmes (chaudes et froides), périodes de sécheresses et d’inondations, calendrier des précipitations imprévisible, salinisation des sols, perte de terres due à la hausse du niveau des mers, nouveaux ravageurs et nouvelles maladies. La menace pesant sur l’agriculture et l’alimentation du fait du changement climatique est l’une des plus grandes préoccupations de l’humanité.
Nous reconnaissons aussi que certains types d’agriculture – principalement l’agriculture industrielle à grande échelle – ont un impact négatif sur les moyens de subsistance, les droits fonciers, les écosystèmes, la diversité des cultures et la résilience des systèmes agricoles du monde. Ils sont en outre largement responsables d’importantes émissions de gaz à effet de serre qui contribuent au changement climatique.
Nous reconnaissons le besoin d’agir pour permettre aux systèmes agricoles et alimentaires de s’adapter au changement climatique. Et nous croyons que pour réduire la contribution de l’agriculture au problème, nous devons trouver des moyens de supprimer progressivement les approches industrielles nuisibles et de privilégier les méthodes agroécologiques1, meilleures pour les petits agriculteurs et la planète. Nous savons que la production alimentaire est déterminante pour la sécurité alimentaire. Mais elle ne peut s’obtenir aux dépens des droits des agriculteurs ou de la qualité des sols, de l’eau et des écosystèmes dont dépend l’agriculture.

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La nouvelle Alliance globale pour une agriculture intelligente face au climat prétend être la plateforme de réflexion, d’échange et d’action indispensables qui permettraient à l’agriculture de faire face aux impacts du changement climatique et de réduire sa contribution au phénomène. Cette Alliance espère influencer le développement et l’adoption de nouvelles politiques par les pays et vise un lancement de grande envergure au Sommet sur le climat du Secrétaire Général de l’ONU à New-York en septembre. Les gouvernements, les entreprises, les organisations de la société civile et les institutions académiques sont invités à participer.

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Dans la région du Kivu, à l’Est de la République Démocratique du Congo où plus de 64% de la population vit de l’agriculture, l’enchainement depuis 20 ans de conflits armés, a précarisé la vie et rendu difficile la pratique de l’agriculture, au point de menacer également la sécurité alimentaire. L’omniprésence de la violence met d’autant plus en valeur le courage des communautés qui s’efforcent de s’inscrire dans un processus de développement local pour sortir de la dépendance à l’aide d’urgence.

Si la situation sécuritaire s’est quelque peu améliorée depuis que la force spéciale de la MONUSCO a commencé en juillet 2013 à soutenir l’armée nationale dans la traque des rebelles du M23 et des autres milices, l’apaisement reste toutefois relatif et on dénombre 1 500 à 2 000 rebelles qui continuent de hanter les terres frontalières avec le Rwanda.

Charles Cikomola rencontre un groupement de femmes du Kivu

Malgré cet environnement particulièrement périlleux, Charles Cikomola, le fondateur et coordinateur d’ « Amis du Kivu », n’a jamais laché prise ni perdu espoir. Après avoir travaillé dans les camps de réfugiés de sa région natale, il s’est engagé dès 2004 dans une approche de développement en aidant les populations rurales à revenir vers leur village et à y reprendre leurs activités agricoles et pastorales. A travers l’ONG qu’il a fondée, il s’efforce de contribuer à l’amélioration des productions vivrières du Kivu en vue d’atteindre la sécurité alimentaire : fourniture d’intrants, d’outils et de têtes de bétail ont été des éléments clés de son action dans un contexte chaotique, où l’agriculture demeure familiale, extensive et peu productive.

Dans les zones de plaine, les paysans parviennent à produire non seulement pour répondre aux besoins alimentaires de leur famille, mais aussi pour vendre leurs surplus sur les marchés locaux. La situation reste plus délicate pour les villages enclavés des montagnes où les bénéficiaires d’Amis du Kivu ne relâchent pas pour autant leurs efforts.

« Après l’accès aux intrants et l’accès au marché pour l’écoulement de la production, la densité de population et le manque d’espace pour cultiver constituent l’un des principaux problèmes à surmonter du point de vue du développement agricole », selon Charles Cikomola. Si, pour certains, la solution serait de défricher de nouvelles terres, aux dépens de la préservation des ressources forestières, « Amis du Kivu » s’efforce plutôt d’encourager une meilleure valorisation et rentabilisation des espaces déjà cultivés tout en restaurant les sols dégradés. Ce défi reste entier mais l’équipe d’ingénieurs agronomes et d’animateurs s’y attèlent en faisant la promotion de techniques issues de l’agroécologie, telle que la préparation de fumure organique, le compostage et la lutte contre l’érosion des terres… Des sites à reboiser ont ainsi été identifiés et les espèces d’arbres et d’arbustes ont été sélectionnées. Un pépiniériste a été engagé dans chaque site pour préparer les jeunes plants avant que l’ONG ne sollicite bientôt la population pour le repiquage et la plantation.

Au fil des années, et malgré un contexte politique et sécuritaire instable, l’action d’Amis du Kivu a évolué : le soutien direct aux producteurs individuels a progressivement laissé la place a davantage d’appuis aux Organisations Paysannes de base. Cet effort de structuration des producteurs a été amorcé en 2007 avec la création de la FOPAC SK (Fédération d’organisations de producteurs agricoles du Congo au Sud Kivu) qui rassemble aujourd’hui 70 000 agriculteurs. Visant à représenter les intérêts des paysans au niveau national et provincial et à faciliter la formation de ses membres, ce réseau leur a d’ores et déjà apporté une certaine reconnaissance, mais c’est processus de longue haleine avant qu’ils n’assimilent pleinement les enjeux de leur adhésion à une organisation paysanne: la Responsable des partenariats au Kivu pour SOS Faim qui accompagne l’action d’Amis du Kivu et de la FOPAC SK a constaté sur place le chemin qui reste à parcourir : « certains producteurs adhèrent à plusieurs coopératives à la fois dans l’espoir de « recevoir » plus d’appui ; cela montre que le mouvement coopératif n’est pas encore envisagé à sa juste valeur par tous ». Car tel est bien l’enjeu : encourager les paysans de cette zone instable à développer des pratiques plus rentables et plus durables, mais également les accompagner vers une structuration forte pour les sécuriser sur le long terme.

Marine Lefebvre

Si l’agriculture représente moins de 2 % de la population active du Grand Duché, à l’échelle de la planète, la population agricole est estimée à 2,6 milliards de personnes, soit 40% de la population totale. Avec 1,3 milliards d’actifs, l’agriculture demeure bien le premier secteur d’emploi au niveau mondial. Le consommateur luxembourgeois, largement déconnecté de cette réalité, mesure mal l’importance stratégique de l’agriculture, son approvisionnement en denrées alimentaires dépendant presqu’exclusivement d’importations vendues par les chaines de supermarché.

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Dans les pays en développement au contraire, là où 70% de la population reste liée aux activités agricoles, l’alimentation des familles dépend essentiellement de la production vivrière et des marchés locaux. Bien que cruciaux pour la survie de milliards de personnes, ces échanges qui ne génèrent pas ou peu de taxes sur la valeur ajoutée pour les Etats, n’intéressent guère les économistes ni les statisticiens.
C’est pour faire sortir de l’ombre l’importance de l’agriculture familiale que le mouvement paysan ouest-africain a mené, à la suite de la FONGS, une longue enquête auprès de ses membres pour évaluer l’impact économique et environnemental de la production agricole familiale. Il est parvenu à prouver que les petits paysans sont en mesure de nourrir leur pays. Ces preuves, il leur reste à les faire connaître aux décideurs politiques : « le modèle agricole où le chef d’exploitation vit sur place, est ancré dans sa communauté et son environnement, et dispose d’une force de travail mobilisable à tout moment, est susceptible de générer des niveaux de productivité par actif ou par hectare que l’agriculture industrielle ne peut égaler », reconnaissent désormais également les chercheurs en agronomie.
Le mouvement ouest-africain est bien décidé à aller plus loin : Samba Gueye, le Président de l’organisation sénégalaise CNCR, plaide inlassablement pour que 2014 soit l’occasion de mettre en œuvre « de véritables politiques actives en faveur du développement durable des systèmes agricoles basés sur la cellule familiale ». Les leaders paysans insistent : « les exploitations familiales seraient en capacité de « rendre leurs pays moins dépendants de leurs importations et de l’aide alimentaire si certaines conditions étaient assurées, telle l’amélioration de la productivité globale des exploitations selon une approche appropriée aux réalités paysannes, la garantie du renouvellement ou la régénération des ressources naturelles, ou encore la sécurisation de ces exploitations sur le plan foncier… »
Rendre la vie dans le monde rural plus attractive, notamment pour les jeunes qui migrent vers les villes ou l’étranger, est un autre défi que sont prêtes à relever les organisations paysannes qui clament haut et fort: « Contrairement à un préjugé encore tenace, les exploitations familiales ne sont pas figées ! »
« Défendre l’agriculture familiale ne suffit plus, il faut agir pour mieux accompagner sa transformation et si rien ne peut se faire sans l’engagement des familles rurales, ces dernières ne peuvent plus réagir efficacement de façon isolée. Il faut agir de façon convergente à plusieurs niveaux (celui des exploitations familiales à la base, celui des collectivités locales et des opérateurs économiques au niveau intermédiaire, celui des politiques socio-économiques et des modes de coopération au niveau macro). Chacun a sa part de responsabilité à prendre, au Nord comme au Sud.»
Marine Lefebvre-www.SOSFaim.org

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