Agroécologie


Présenté début mars devant le Conseil des Droits de l’Homme, un rapport d’experts de l’ONU met en lumière les mensonges de l’agro-industrie et les conséquences « catastrophiques » qu’elle fait peser sur la santé des hommes et de la planète, sur l’avenir en somme…

 

Le rapport cite et accuse  les multinationales (Syngenta, Monsanto, Bayer…)  de « déni systématique des effets négatifs », et d’appliquer un lobbying intensif qui « entrave les réformes et paralyse les restrictions mondiales en matière de pesticides. »

Pour les auteurs du rapport, Hilal Elver, rapporteuse spéciale pour le droit à l’alimentation, et Baskut Tuncak, rapporteur spécial sur les substances toxiques, «l’utilisation de plus en plus de pesticides n’a rien à voir avec la réduction de la faim [dans le monde]. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), nous pourrions nourrir 9 milliards de personnes aujourd’hui. La production augmente, mais le problème demeure la pauvreté, les inégalités et la distribution».

Au Bénin, Pascal Gbenou n’a pas attendu ces experts pour livrer bataille en montrant, à travers les pratiques de la ferme SAIN, un autre exemple, celui de l’agroécologie : « Il faut faire prendre conscience que les méthodes traditionnelles sont pleines de vertus et qu’il faut abandonner le mirage des produits de synthèses des blancs. » Sa démarche a précédé de beaucoup l’accumulation des preuves des effets néfastes des produits vantés par l’industrie, mais il s’inquiète aujourd’hui de voir progresser dans son pays l’utilisation d’herbicides qui tuent le bétail, les nappes phréatiques et affectent la santé des paysans.

Aux observations depuis le terrain répondent les chiffres établis par les experts de l’ONU qui évaluent à 200 000 le nombre de décès provoqués par les pesticides chaque année, tandis que plus  de  75% des  terres  arables  africaines sont concernées par la dégradation  (contre « seulement » 33%  des  terres  mondiales).

Le prédécesseur de H. Elver au poste de rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation, le belge Olivier de Schutter, poursuit son engagement en lançant un  Groupe   international   d’experts   sur   les   systèmes alimentaires  durables  (IPES Food) en vue de  soutenir «  un  processus  de  réflexion  sur  l’avenir du  développement  agricole  en  Afrique  de  l’Ouest  où « les  enjeux  sont  particulièrement  importants avec une agriculture qui emploie 65% de la population » et où 36  millions  de personnes souffrent de la faim, dont 50% sont de petits exploitants  agricoles.

 

Les experts, nouveau contre-pouvoir

« Alors  que  l’agriculture  industrielle et les approches  de   la   « Révolution   verte»   promettent   des augmentations de productivité à court terme, elles n’ont pas encore apporté de réponses convaincantes à la capacité des pays à se nourrir par eux même. Plus particulièrement, ces approches ne parviennent pas à répondre aux enjeux  liés  à  la  dépendance  des  Etats  aux importations  de  denrées alimentaires et d’intrants agricoles, à leur adaptation au changement climatique, au maintien de leur base de ressources naturelles et à la provision d’une alimentation saine et équilibrée pour l’ensemble de la population. » De fait, avec la mondialisation des échanges, le continent africain est passé du statut d’exportateur net de denrées alimentaires en 1970, à celui d’importateur net, et accuse un déficit commercial  agricole  devenu structurel !

Grâce aux « nouveaux éléments  qui  suggèrent que les systèmes agroécologiques diversifiés ont  le potentiel d’offrir une stratégie pour sortir du modèle de l’agriculture industrielle tout en soutenant  des  systèmes  alimentaires  productifs  et  durables »,  les experts s’érigent en contre-pouvoir des multinationales : « Interdire et réglementer ne suffit plus: le moyen le plus efficace à long terme de réduire l’exposition à ces produits chimiques toxiques «est de renoncer progressivement à l’agriculture industrielle», conclut le rapport d’experts de l’ONU.

Marine Lefebvre

Les « mirages des blancs » d’un côté, le recours aux nouvelles technologies de l’information de l’autre… l’agriculture, premier pourvoyeur d’emploi du continent, est à la croisée des chemins: des efforts pour associer NTIC et savoirs traditionnels dessinent une voie prometteuse…

 

« Redevenir agriculteur, lorsqu’on est allé à l’école, les gens voient ça comme une malédiction. Ça a été extrêmement difficile pour moi de faire ce choix, mais j’ai tenu le coup. Cette ténacité a fini par convaincre les gens que je n’étais pas sur le mauvais chemin », a témoigné Pascal Genou devant les élèves du lycée agricole d’Ettelbruck de la filière maraichage fin 2016. Le parcours singulier de ce jeune Béninois a séduit son auditoire et apporté beaucoup de motivation! portrait-pg-au-lta

« Il faut faire prendre conscience que les méthodes traditionnelles sont pleines de vertus et qu’il faut abandonner le mirage des produits de synthèses des blancs. » Distingué Chevalier du mérite agricole, Pascal Gbenou est le fondateur d’une ferme-école agro-écologique au Bénin, où il a fait le choix de n’utiliser aucun produit phyto-sanitaire.  Il dédie ses activités à produire de quoi nourrir la population des alentours, mais aussi à la revalorisation du métier de paysan. « Ne pas dépendre de l’extérieur est la devise de la ferme école ». Que ce soit à travers les recherches qu’il mène, ou dans le cadre de la ferme -école qu’il a fondé, il s’efforce de rendre sa noblesse au métier afin que les jeunes choisissent non pas de subir leur destin de paysan, mais de le choisir. Et d’en vivre bien: « Je n’ai rien inventé dans les pratiques utilisées à la ferme, mais j’ai optimisé tout ce qui se pratique de manière éparse ; l’avantage c’est de montrer qu’avec cette manière de faire, on peut gagner sa vie. »

 

Sous le feu des questions, il poursuit :  « L’agro-écologie que je mets en pratique dispose de techniques qui permettent de gérer autrement la ressource eau (…) ; ceux sont autant de techniques connues chez nous mais qu’on avait tendance à abandonner car on a cru que le modèle des blancs était mieux. On se cogne la tête, on dit il faut revenir en arrière !… Il faut au contraire renouer avec notre savoir traditionnel. »

« L’objectif de la formation dispensée à la ferme-école est non seulement de lutter contre l’émigration des jeunes vers la ville, mais aussi de développer une activité formatrice qui vise à leur intégration future dans leurs villages comme entrepreneurs agricoles. Les élèves sont en effet recrutés dans les milieux ruraux défavorisés. »

Un peu plus au Nord, au Burkina Faso, Inoussa Maiga partage la préoccupation de P.Gbenou pour le métier de paysan, mais il a choisi la voie du journalisme pour le revaloriser. C’est ainsi qu’il a fondé AgribusinessTV afin de raconter, en de courtes vidéos, les innombrables initiatives qui prouvent indéniablement la nouvelle dynamique de l’agriculture familiale. Et ça marche! En six mois, il avait 1000 fans sur Facebook, et les expériences individuelles issues de différents pays d’Afrique de l’Ouest commençaient à inspirer des initiatives de réplication ! Une démarche dont le succès a été relaté par de grands médias étrangers, puis récompensé par plusieurs concours internationaux.

Acteurs et promoteurs d’une agriculture familiale pérenne et rémunératrice se multiplient en Afrique de l’Ouest avec, entre autres objectifs, celui  de tordre le cou à une croyance dénoncée par P. Gbenou: « Chez nous, si les parents envoient les enfants à l’école, c’est pour qu’ils deviennent intellectuels, car ce sont les intellectuels qui ont les ressources financières, qui ont le pouvoir, qui décident du pays… » Dans le monde de rareté que l’on nous annonce pour demain, cette nouvelle dynamique pourrait rendre le pouvoir à ceux qui seront capables de produire de quoi nourrir les populations?

Marine Lefebvre

A l’approche de la Conférence mondiale sur le climat (COP21), les décideurs doivent enfin accorder à l’agriculture et à la sécurité alimentaire la place qui devrait être la leur dans la lutte contre le changement climatique. Depuis le lancement de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC) de 1992, le triple rôle de l’agriculture, tout à la fois un acteur, une victime et une solution au changement climatique, n’a pas été pris en compte.

L’agriculture est une des principales causes du changement climatique : l’ensemble du système agro-alimentaire est en effet à l’origine d’un tiers des émissions anthropiques actuelles de gaz à effet de serre (GES), conséquences de nos modes de production et de consommation. En retour, les aléas du changement climatique (sécheresse, inondation, évènement climatique extrême, etc.) impactent lourdement le secteur agricole. Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) prévoit une baisse de 10% des rendements agricoles d’ici 2050 en Afrique sub-saharienne. Dans ces régions, la majeure partie de la population dépend de l’agriculture. Le changement climatique est une réelle menace pour la sécurité alimentaire. Ces paysans subissent d’ores et déjà les aléas climatiques avec, au Sahel en particulier, des saisons de pluies de plus en plus irrégulières, occasionnant des perturbations sur le calendrier et la productivité des récoltes.

Face au changement climatique, le modèle agricole dominant est confronté à un double dilemme : alléger son empreinte sur l’environnement et garantir la sécurité alimentaire d’une population mondiale croissante. Il est donc nécessaire d’enclencher un changement radical du modèle agro-productiviste en faveur d’un modèle agricole durable, diversifié, performant, juste, écologique et à taille humaine.

Pour répondre aux enjeux agricoles et climatiques, l’organisation mondiale pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a lancé en 2014 l’approche Climate-Smart Agriculture (CSA). Soutenu par des instances internationales, des grands pays exportateurs agricoles et de nombreuses entreprises privées, le concept CSA englobe de nombreuses pratiques agricoles contradictoires : OGM, engrais de synthèse, pesticides ou encore les pratiques agroécologiques. Ce concept nébuleux inquiète une grande partie de la société civile qui s’interroge sur l’accaparement de ce concept pour servir les intérêts de l’agrobusiness sans remettre en cause le modèle agricole conventionnelle et ses effets néfastes sur le climat et l’environnement et donc sur l’agriculture… L’agroécologie utilisée comme alibis par ce concept « fourre-tout » apparait comme une réelle alternative au modèle agroindustrielle.

L’agriculture familiale et les pratiques agroécologiques : modèle agricole durable

L’agroécologie est une pratique agricole basée sur des techniques et des savoirs traditionnels adaptés à l’agriculture familiale paysanne. Ce modèle agricole durable et à petite échelle permet d’accroitre l’autonomie et la résilience des exploitations agricoles qui, de facto, ne dépendent plus des intrants chimiques et peuvent  diversifier  leur production en fonction du marché local, comme du contexte économique, météorologique, etc.

De nombreuses études ont démontré l’efficacité des méthodes agroécologiques en termes de rendements agricoles. L‘étude IAASTD, commanditée par les principaux organismes impliqués dans le développement (FAO, PNUE, Banque mondiale, etc.) et qui a impliqué des centaines d’experts internationaux, a démontré que certains systèmes agricoles traditionnels et les pratiques agroécologiques sont tout aussi productifs, voire davantage, que l’agriculture conventionnelle. Malgré ses conséquences désastreuses sur l’environnement et le climat, l’agriculture productiviste continue toutefois d’imposer  sa domination qui sert les intérêts de l’industrie agroalimentaire. En effet, les transnationales de l’agrobusiness, omniprésentes au sein du système alimentaire mondial, orientent les politiques agricoles  à leur avantage en maintenant un système de production intensif et énergivore, indispensable à leurs profits.

Une volonté politique forte est donc nécessaire pour changer l’ensemble du système agricole en dépit des pressions des industries agroalimentaires. Face à la menace qui touche la sécurité alimentaire mondiale, la COP21 ne pourra pas ignorer la question de l’agriculture, et aura tout intérêt à la traiter comme étant une partie de la solution pour lutter contre le réchauffement climatique.

La solution se trouve aussi dans notre assiette…

L’alimentation est donc un levier d’action pertinent pour réduire les émissions de GES via une transformation profonde de l’ensemble des filières : production, distribution, conservation, transformation, consommation. En tant que consommateur, nous avons donc un rôle essentiel à jouer pour encourager la transition  vers des systèmes alimentaires durables.

« Les consommateurs doivent comprendre qu’ils participent au sauvetage de l’humanité en achetant des produits durables, c’est à dire des produits issus d’une agriculture certifiée, qui ne causent aucun dommage » déclare Hans Herren, du mouvement Regeneration International.

Afin d’inciter les responsables politiques à prendre leurs responsabilités, nous, citoyens, pouvons d’ores et déjà agir à notre niveau : « Changeons de Menu ! » (campagne de SOS Faim).

La veille de l’ouverture du sommet, des citoyens de tous les pays descendront dans les rues et demanderont aux responsables de tous les gouvernements de s’engager en faveur d’un accord ambitieux à la hauteur des enjeux. Afin de contribuer à cette marche mondiale pour le climat, Votum Klima organise la « Luxembourg Climate Marche »  le lundi 30 novembre. En tant que membre de la plateforme Votum Klima, SOS Faim soutient cette action et invite ses membres à y participer.

Ensemble nous pouvons amener le monde à un accord pour lutter contre le changement climatique. Ensemble écrivons l’histoire, ne la subissons pas, participons à la Luxembourg Climate March le lundi 30 novembre à 18h Place Clairefontaine.

Cécile Havard

http://www.sosfaim.org

 

2015: Année internationale des sols

« 11ha de terre disparaissent chaque heure en Europe en raison de l’expansion urbaine »
« 95% de nos aliments proviennent du sol »

« En l’absence de mesures de protection des sols à l’échelle mondiale, le total des terres arables et productives par personne ne représentera plus en 2050 que le quart du niveau de 1960 ! », estime la FAO. Lors du lancement de cette Année des sols, José Graziano da Silva, le directeur général de la FAO a déclaré : « 33 % de nos ressources de sols mondiales sont dégradées et la pression humaine atteint des seuils critiques, réduisant et parfois éliminant les fonctions essentielles des sols».

Comment dès lors, assurer la pérennisation de notre alimentation et de nos sociétés ?

Bourguignon1

Face à ce défi majeur, les organisations de solidarité internationale et les organisations de protection de l’environnement s’allient aux côtés de SOS Faim et Natur&ëmwelt pour l’organisation de cette conférence publique. Cette alliance démontre qu’au Nord comme au Sud, il est urgent de stopper la déforestation et les perturbations desu cycles naturels qui sont déterminants pour la fertilité des sols de notre planète. Il faut donc faire de la gestion durable des sols une priorité dans l’agenda de toutes les parties prenantes et notamment dans celui des pouvoirs publics.
Lydia et Claude Bourguignon ont créé leur propre laboratoire de recherche  et, depuis 1990, ont analysé plus de 12.000 sols, à travers le monde. Ils aident les agriculteurs à rendre au sol sa fertilité par des méthodes respectueuses de l’environnement. Ils animeront dans l’après-midi un atelier destiné aux agriculteurs dans le cadre du programme Life de Natur&ëmwelt avant de donner une conférence publique à 19h au Lycée de l’Athénée, salle Folmer, 24 bd Pierre Dupong, à Luxembourg.

Que peuvent les petits paysans d’Afrique face aux grosses exploitations de monocultures mécanisées ? …Avec de l’apprentissage et de la matière organique, ils pourraient devenir des acteurs majeurs de la transition vers un nouveau système de production agricole !

En 60 ans, le Luxembourg a perdu 10 000 de ses 13 578 exploitations agricoles. En moyenne, ce sont 2,5% des exploitations agricoles qui disparaissent chaque année. Dans le même temps, depuis les années 1950, la part de l’agriculture dans le PIB luxembourgeois est passée de 1 à 0,3% (chiffres cités par la plateforme MengLandwirtschaft).
Malgré ces chiffres éloquents, on continue de nous dire que la logique de la concentration (on est passé en moyenne de 10,6ha par exploitations, à 64ha) serait la seule susceptible de sauver le monde agricole !!?
Heureusement, de multiples « fermes expérimentales » ont montré au cours de ces dernières années que l’efficacité d’une exploitation dépend moins de son degré de technicité que de son intelligence : l’idée est de rechercher le système le plus efficace et le plus productif possible, utilisant le moins d’énergie, le moins de dépenses et d’éléments venant de l’extérieur, où l’agriculture devient un modèle d’économie circulaire, au service de l’épanouissement de l’être humain !

Cette approche dite « permaculturelle » passe par le retour aux bonnes pratiques acquises depuis des siècles par des paysans qui observaient la nature et que l’on a oubliées en recourant aux machines. Rien de passéiste ni de réactionnaire pour autant : en combinant les connaissances des anciens et les connaissances scientifiques d’aujourd’hui, on peut créer des petits écosystèmes qui entrent en interaction les uns avec les autres pour démultiplier leur efficacité : c’est la fin de la concurrence et le début de l’associativité, tel que défendu par Jean-Marie Pelt et Pierre Rabhi dans Le monde a-t-il un sens?

Amis_du_Kivu_SOSFaim(1)
Aux antipodes de l’agriculture industrielle, plus on est petit, plus on peut être efficace : avec ce type d’agriculture, il est possible de produire autant sur 1 000 mètres carrés, avec deux ou trois maraîchers, que sur un hectare et demi avec des méthodes conventionnelles et mécanisées. Une étude avec les ingénieurs de l’Inra [Institut national de la recherche agronomique] est en cours à la ferme du Bec Hellouin en Normandie dans le but de confirmer que, sur une surface de 1 000 m2, il est possible de créer un emploi annuel et décemment rémunéré.
En Afrique, les paysans n’ont souvent à disposition que des parcelles de moins de 5ha. Si cette taille demeure aujourd’hui bien souvent un frein à leur développement, et les entrave pour être concurrentiel sur le marché mondial, elle pourrait devenir un atout dans un contexte de raréfaction des ressources, telles que phosphates et énergies fossiles, dont  l’agriculture conventionnelle est vorace.
Une petite taille a l’avantage de pouvoir s’envisager partout, des petites parcelles des pays du Sud, aux zones péri-urbaines du monde entier. Limitation des frais de logistiques et de transports par la priorité donnée au marché local ; des produits sains et des emplois à la clé : ces petits systèmes agricoles rejoignent l’agriculture familiale traditionnelle, et y ajoutent les connaissances scientifiques du XXIe siècle. En produisant autant qu’avant sur dix fois moins de terre, on réduit considérablement la pression foncière et environnementale.
Si l’avenir appartient aux petites exploitations agricoles, les petits paysans du sud, qui représentent encore 70 à 85% des populations des pays en développement, pourraient bien tenir leur revanche et devenir les artisans d’un monde plus humain !

Marine Lefebvre

Paru dans le Quotidien le 11/03/15

Juillet 2014
Nous appartenons à des organisations de la société civile et à des mouvements sociaux du monde entier qui travaillent sur l’alimentation, l’agriculture et les problèmes posés par le changement climatique. Nous soutenons les petits agriculteurs qui représentent 90% des agriculteurs dans le monde et produisent 70% de la nourriture mondiale sur moins du quart des terres agricoles.
Nous sommes bien conscients que le changement climatique affecte déjà les productions agricoles et alimentaires de toutes les régions du monde. Les agriculteurs rencontrent de multiples difficultés :
températures extrêmes (chaudes et froides), périodes de sécheresses et d’inondations, calendrier des précipitations imprévisible, salinisation des sols, perte de terres due à la hausse du niveau des mers, nouveaux ravageurs et nouvelles maladies. La menace pesant sur l’agriculture et l’alimentation du fait du changement climatique est l’une des plus grandes préoccupations de l’humanité.
Nous reconnaissons aussi que certains types d’agriculture – principalement l’agriculture industrielle à grande échelle – ont un impact négatif sur les moyens de subsistance, les droits fonciers, les écosystèmes, la diversité des cultures et la résilience des systèmes agricoles du monde. Ils sont en outre largement responsables d’importantes émissions de gaz à effet de serre qui contribuent au changement climatique.
Nous reconnaissons le besoin d’agir pour permettre aux systèmes agricoles et alimentaires de s’adapter au changement climatique. Et nous croyons que pour réduire la contribution de l’agriculture au problème, nous devons trouver des moyens de supprimer progressivement les approches industrielles nuisibles et de privilégier les méthodes agroécologiques1, meilleures pour les petits agriculteurs et la planète. Nous savons que la production alimentaire est déterminante pour la sécurité alimentaire. Mais elle ne peut s’obtenir aux dépens des droits des agriculteurs ou de la qualité des sols, de l’eau et des écosystèmes dont dépend l’agriculture.

des_edens_au_sahel

des_edens_au_sahel

La nouvelle Alliance globale pour une agriculture intelligente face au climat prétend être la plateforme de réflexion, d’échange et d’action indispensables qui permettraient à l’agriculture de faire face aux impacts du changement climatique et de réduire sa contribution au phénomène. Cette Alliance espère influencer le développement et l’adoption de nouvelles politiques par les pays et vise un lancement de grande envergure au Sommet sur le climat du Secrétaire Général de l’ONU à New-York en septembre. Les gouvernements, les entreprises, les organisations de la société civile et les institutions académiques sont invités à participer.

(suite…)

Dans la région du Kivu, à l’Est de la République Démocratique du Congo où plus de 64% de la population vit de l’agriculture, l’enchainement depuis 20 ans de conflits armés, a précarisé la vie et rendu difficile la pratique de l’agriculture, au point de menacer également la sécurité alimentaire. L’omniprésence de la violence met d’autant plus en valeur le courage des communautés qui s’efforcent de s’inscrire dans un processus de développement local pour sortir de la dépendance à l’aide d’urgence.

Si la situation sécuritaire s’est quelque peu améliorée depuis que la force spéciale de la MONUSCO a commencé en juillet 2013 à soutenir l’armée nationale dans la traque des rebelles du M23 et des autres milices, l’apaisement reste toutefois relatif et on dénombre 1 500 à 2 000 rebelles qui continuent de hanter les terres frontalières avec le Rwanda.

Charles Cikomola rencontre un groupement de femmes du Kivu

Malgré cet environnement particulièrement périlleux, Charles Cikomola, le fondateur et coordinateur d’ « Amis du Kivu », n’a jamais laché prise ni perdu espoir. Après avoir travaillé dans les camps de réfugiés de sa région natale, il s’est engagé dès 2004 dans une approche de développement en aidant les populations rurales à revenir vers leur village et à y reprendre leurs activités agricoles et pastorales. A travers l’ONG qu’il a fondée, il s’efforce de contribuer à l’amélioration des productions vivrières du Kivu en vue d’atteindre la sécurité alimentaire : fourniture d’intrants, d’outils et de têtes de bétail ont été des éléments clés de son action dans un contexte chaotique, où l’agriculture demeure familiale, extensive et peu productive.

Dans les zones de plaine, les paysans parviennent à produire non seulement pour répondre aux besoins alimentaires de leur famille, mais aussi pour vendre leurs surplus sur les marchés locaux. La situation reste plus délicate pour les villages enclavés des montagnes où les bénéficiaires d’Amis du Kivu ne relâchent pas pour autant leurs efforts.

« Après l’accès aux intrants et l’accès au marché pour l’écoulement de la production, la densité de population et le manque d’espace pour cultiver constituent l’un des principaux problèmes à surmonter du point de vue du développement agricole », selon Charles Cikomola. Si, pour certains, la solution serait de défricher de nouvelles terres, aux dépens de la préservation des ressources forestières, « Amis du Kivu » s’efforce plutôt d’encourager une meilleure valorisation et rentabilisation des espaces déjà cultivés tout en restaurant les sols dégradés. Ce défi reste entier mais l’équipe d’ingénieurs agronomes et d’animateurs s’y attèlent en faisant la promotion de techniques issues de l’agroécologie, telle que la préparation de fumure organique, le compostage et la lutte contre l’érosion des terres… Des sites à reboiser ont ainsi été identifiés et les espèces d’arbres et d’arbustes ont été sélectionnées. Un pépiniériste a été engagé dans chaque site pour préparer les jeunes plants avant que l’ONG ne sollicite bientôt la population pour le repiquage et la plantation.

Au fil des années, et malgré un contexte politique et sécuritaire instable, l’action d’Amis du Kivu a évolué : le soutien direct aux producteurs individuels a progressivement laissé la place a davantage d’appuis aux Organisations Paysannes de base. Cet effort de structuration des producteurs a été amorcé en 2007 avec la création de la FOPAC SK (Fédération d’organisations de producteurs agricoles du Congo au Sud Kivu) qui rassemble aujourd’hui 70 000 agriculteurs. Visant à représenter les intérêts des paysans au niveau national et provincial et à faciliter la formation de ses membres, ce réseau leur a d’ores et déjà apporté une certaine reconnaissance, mais c’est processus de longue haleine avant qu’ils n’assimilent pleinement les enjeux de leur adhésion à une organisation paysanne: la Responsable des partenariats au Kivu pour SOS Faim qui accompagne l’action d’Amis du Kivu et de la FOPAC SK a constaté sur place le chemin qui reste à parcourir : « certains producteurs adhèrent à plusieurs coopératives à la fois dans l’espoir de « recevoir » plus d’appui ; cela montre que le mouvement coopératif n’est pas encore envisagé à sa juste valeur par tous ». Car tel est bien l’enjeu : encourager les paysans de cette zone instable à développer des pratiques plus rentables et plus durables, mais également les accompagner vers une structuration forte pour les sécuriser sur le long terme.

Marine Lefebvre

Page suivante »