Comment vivre dans un pays où l’économie est une jungle majoritairement informelle, soumise à la volatilité des prix (autour de 50 % d’inflation annuelle), et où les seules exportations sont constituées de matières premières alors que les devises viennent à manquer pour l’importation des denrées alimentaires ?

En République démocratique du Congo, 65 à 70% de la population, soit plus de 50 millions d’habitants, n’a que l’agriculture pour vivre. La RDC compte environ 800.000 km² de terres arables qui ne sont exploitées qu’à hauteur de 10%, alors qu’il n’existe aucun soutien à la production. Les potentialités de développement de l’agriculture sont par conséquent très importantes et pourtant, paradoxalement, plus de 75% de la population restent sous-alimentés.


Dans ce pays qui n’a pas connu d’alternance pacifique depuis son indépendance en 1960, Joseph Kabila s’est maintenu au pouvoir au delà de la fin de son mandat, grâce à un accord avec l’opposition et au report des élections, désormais prévues décembre 2018. Processus de démocratisation en panne, absence de services et d’infrastructures publiques et une espérance de vie qui n’atteint pas 50 ans pour les hommes : « On ne voit pas la voie de sortie », a témoigné Urbain BISIMWA RUTEGA Secrétaire Général de l’Union Paysanne pour le Développement Intégral (UPDI) lors de sa visite au Luxembourg en décembre dernier à l’invitation de SOS faim, avant d’ajouter :

« dans ce contexte, la lueur d’espoir c’est la vie elle-même ; nous sommes là, nous nous battons au quotidien pour survivre. Nous travaillons avec ceux qui ont conscience que la vie ne peut continuer comme ça ».


Cette révolution est silencieuse mais elle est déterminée ; contre le piteux exemple des gouvernants, les paysans à la base sont résolus de construire des organisations de producteurs agricoles pour développer enfin l’activité délaissée par les dirigeants du pays. « Le président crée l’insécurité, gère le chaos avec 2 à 3000 personnes qui accaparent les richesses du pays » ; une armée nationale décapitée remplacée par les seigneurs de guerre qui gèrent carrés miniers dont les bénéfices vont aux acteurs politiques. Joseph Kabila, avec ses proches, possède 70 entreprises actives dans les mines, la banque ou les hydrocarbures. Privée de tout, la population rurale n’a d’autre choix que de partir ou… construire ce qui peut l’être, à son échelle. Depuis les années 2000, émerge un mouvement paysan, né du « désir de penser à l’avenir ». En 2007, des organisations de producteurs agricoles issues de 6 provinces du pays, se sont réunies pour créer un comité de pilotage chargé d’unifier le mouvement paysan au niveau national : c’est la naissance de la Conapac. En 2010, un premier « carrefour paysan congolais » a débouché sur une volonté affirmée de mettre tous les efforts en commun. Les représentants des organisations de producteurs agricoles y ont défini les thématiques prioritaires, en vue de construire un monde paysan solidaire, professionnel et prospère.
Après moins de 10 ans d’existence, le bilan de la Conapac est déjà intéressant : elle représente environ 500.000 membres, répartis dans les 11 provinces de la RDC. Des « brigades de recherche paysannes » et des moniteurs agricoles diffusent les technologies natives et encouragent leur vulgarisation, le métier de paysan s’est vu revalorisé, les organisations paysannes sont maintenant mieux considérées par l’État, au niveau national et provincial, de même que par les partenaires techniques et financiers.
Rédigée pour répondre aux besoins des petits paysans et pour les protéger contre l’invasion du secteur privé industriel sur le marché foncier, la Loi agricole de 2011 représente une réussite des organisations paysannes congolaises. Mais la Loi, peu appréciée par les lobbys de l’industrie agricole notamment en raison d’un article empêchant l’acquisition massive de terres par une personne étrangère, a fait l’objet d’ un nouveau projet de loi « débarrassé » de cet article. Sans aucune consultation de la société civile, ce nouveau projet a rapidement été voté à l’unanimité par le Sénat.
La CONAPAC qui, jusqu’à présent, travaillait sur l’explication, la vulgarisation et l’application de la loi de 2011, se dit inquiète des conséquences de ces modifications. La rapidité du revirement des pouvoirs publics n’est pas de bon augure pour voir récompensés les efforts inlassables des organisations paysannes…

Marine Lefebvre

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