Nous avons lu avec intérêt la tribune parue lundi 15 mai dans Le Monde et intitulée « En Afrique, l’innovation financière est une clé pour une révolution doublement verte » signée par Clément Chenost et Adrien Henry, directeurs d’investissement de Moringa Partnership. A SOS Faim, ONG d’aide au développement intervenant sur les questions agricoles, plusieurs expressions et certains concepts ont retenu notre attention, notamment ces deux phrases :  « les fondations, les gouvernements et les bailleurs, en plus d’apporter une aide sous forme de dons, de prêts préférentiels ou de garanties, pourraient créer des incubateurs pour aider les premiers pas des start-up du secteur. Ces incubateurs pourraient devenir des pépinières reliant les investisseurs aux projets qui répondent à leurs attentes en matière de rendement financier et d’impact environnemental« .

Oui, ces deux phrases, à l’image de toute la tribune, nous ont amenés à nous poser des questions sur la réalité que les auteurs évoquent ou plus exactement telle qu’ils la perçoivent… Nous nous sommes demandés s’ils avaient déjà entendu parler de l’agriculture qui nourrit une très large part de la population africaine : l’agriculture familiale. Ont-ils pris le temps de s’entretenir avec les hommes et les femmes qui, en Afrique de l’Ouest, du Centre, de l’Est ou encore du Maghreb, s’engagent dans des coopératives ou des syndicats ? Ont-ils déjà échangé avec des agriculteurs et des éleveurs sur la réalité de leur vie et de leurs activités ? Sur les capacités d’adaptation et d’innovation dont ils ont fait preuve depuis des décennies malgré le démantèlement de tous les dispositifs publics d’appui à l’agriculture ? Sur leur capacité à gérer une très grande complexité dans laquelle se combinent paramètres sociaux, culturels, politiques et économiques ? Sur leurs contraintes : dans leur accès à des services publics de qualité pour leurs familles ou à des infrastructures en bon état dont l’absence pénalise gravement leurs activités économiques ? Sur leur difficile accès à des services financiers de proximité adaptés, le plus souvent inexistants ? Sur leurs batailles pour des politiques publiques consistantes qui répondent à leurs besoins et leur permettent de mieux produire, mieux vendre et donc vivre décemment ? Sur leur combat pour lutter contre des politiques commerciales internationales qui font la part belle à la concurrence déloyale et à une honteuse spéculation qui enrichit une poignée et en affament des millions ? Sur les défis qui se posent à eux en matière de structuration et de formation (conseil agricole), notamment à la base, dans les villages ; mais aussi en termes d’insertion économique des jeunes et de création d’emplois non agricoles en milieu rural ? MM. Chesnot et Henry ont-ils déjà entendu parler de la souveraineté alimentaire et du droit à l’alimentation ?

Nous nous demandons finalement quelle est la finalité de cette tribune truffée de mots à la mode et empreinte d’une approche exclusivement technique et financière qui fleure bon la culture des cabinets de conseil : s’agit-il de trouver des réponses à la complexité des défis qui se posent aujourd’hui aux agricultures africaines et à celles et ceux qui la font vivre ? Ou plutôt de séduire des investisseurs à l’affût de nouvelles niches de profit estampillées « développement durable » ? MM. Chesnot et Henry sont-ils réellement convaincus que la force transformatrice des agricultures africaines viendra des investisseurs privés étrangers, des start-up et autres incubateurs pépiniarisés ? Si oui, font-ils le pari que les populations rurales et les paysans en particulier en sortiront gagnants ?

Puissent les agriculteurs africains et les organisations qui les représentent se montrer très vigilants vis à vis de ce genre d’initiatives car si, par chance, elles ne desservent pas avec brutalité leurs intérêts de citoyens et d’acteurs économiques, nous doutons fort qu’elles contribuent à améliorer leurs conditions de vie et leurs droits.

Pour notre part, nous pensons que l’avenir des agricultures et des systèmes alimentaires en Afrique doit avant tout être construit par les Africains eux-mêmes, avec des politiques publiques volontaristes et ambitieuses qui promeuvent la souveraineté alimentaire et le droit à l’alimentation, tout en protégeant les paysans des processus de prédation divers ; avec des organisations de producteurs agricoles fortes qui reçoivent le soutien nécessaire pour développer une gamme de services adaptés aux besoins de leurs membres et participent à la mise en œuvre des politiques qui les concernent; avec des financements privés adaptés qui soutiennent autant les activités de production que les réseaux de petites et moyennes entreprises agro-alimentaires ; avec des dispositifs de formation de qualité et pérennes qui aident les jeunes à s’installer ; avec enfin des politiques commerciales équitables et des politiques d’aide au développement, de long terme, qui promeuvent la durabilité sociale et environnementale, la redevabilité et la responsabilisation des acteurs qu’elles sont censées soutenir.

Pour nous, si révolution il doit y avoir c’est celle du système de l’aide : un système de l’aide rénové qui replace les enjeux politiques au centre des processus de développement et fait la part belle aux approches systémiques. Une révolution qui considère avant tout les paysans comme des citoyens acteurs de changement et non comme des bénéficiaires de projets ou d’investissements.

Nedjma Bennegouch, responsable des partenariats à SOS Faim

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