janvier 2016


Du 15 au 17 décembre dernier s’est tenue à Nairobi la 10e conférence ministérielle de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en présence des Ministres Jean Asselborn et Romain Schneider. Sans guère susciter l’intérêt de nos medias et sans le moindre contrôle parlementaire.

En amont de cette conférence, le Cercle des ONG avait adressé à Monsieur Asselborn une lettre que 453 ONG de plus de 150 pays, y compris du Luxembourg, avaient signée sous la coordination du réseau « Our World Is Not for Sale (OWINFS) ». Parmi eux des syndicats, comme la Fédération Internationale des Syndicats, (ITUC), des fermiers, des écologistes, des militants des services publics et du développement.

Dans cette lettre le Cercle a demandé que le Luxembourg s’engage, avec les autres Etats membres de l’OMC, pour que la conférence ministérielle prenne des décisions concrètes en faveur du développement, des plus démunis de la planète, en particulier des petits paysans qui représentent la moitié des personnes qui ont faim. Il importe donc que l’OMC réserve aux pays en développement et surtout aux moins avancés plus d’espace politique pour leur permettre d’investir dans la production agricole nationale afin d’atteindre la sécurité et la souveraineté alimentaires.

Serait ainsi à mettre en place un mécanisme spécial de sauvegarde qui aurait permis aux pays en développement d’augmenter temporairement les droits de douane sur les produits agricoles sensibles pour se préserver d’importations soudaines. Celles-ci proviennent normalement des pays industrialisés.

Hélas, les pays riches n’ont pu accepter cette proposition ni celle qui devait établir un accord définitif suite à celui, provisoire, conclu à Bali en 2013 qui a permis à des pays comme l’Inde de créer des réserves publiques pour la sécurité alimentaire en achetant aux petits paysans des produits à des prix qui se situent au-dessus du « prix du marché » ce que les règles de l’OMC interdisaient jusque-là.

Ces refus ont ainsi révélé le caractère fallacieux de l’agenda des objectifs de développement durable adopté par les Chefs d’Etat du monde entier en septembre dernier. Cet agenda veut éliminer la faim, d’ici 2030, en augmentant la productivité agricole et le revenu des petits exploitants en particulier pour les femmes, les communautés indigènes, les exploitations familiales, les éleveurs nomades et les pêcheurs. Les investissements dans l’agriculture seraient à renforcer. 25 000 personnes surtout des enfants continueront donc de mourir de faim chaque jour.

Suppression des subsides agricoles: quel progrès?

La ministérielle a certes trouvé un accord sur l’élimination des subventions à l’exportation des produits agricoles. La Commissaire européenne au Commerce, Cecilia Malmström, s’en est félicitée. L’impact de cette élimination est toutefois minime. Les Etats-Unis et l’Union européenne n’utilisent plus ces subventions. Mais cette décision n’affecte pas les aides internes que l’UE continue de verser massivement à ses fermiers ce qui permet aux exportateurs de vendre en dessous du prix de revient sur les marchés des pays tiers. A l’OMC, l’UE a réussi l’artifice – certains experts parlent de tricherie – consistant à faire inclure ces aides dans la “boîte verte” qui comprend des aides n’ayant pas ou que très peu d’effet de distorsion du commerce.

Deux autres questions ont divisé la conférence. Les pays industrialisés ont souhaité mettre à l’ordre du jour de l’OMC de nouveaux sujets intéressant les multinationales tels les investissements, le droit à la concurrence et les marchés publics. Cette demande a été rejetée une nouvelle fois par les pays en développement.

Enfin, s’agissant des négociations du cycle de Doha, certains Etats membres – en fait la très grande majorité – veulent les poursuivre alors que d’autres et surtout les Etats-Unis ne le veulent pas.

Bien que ce fût la première conférence ministérielle organisée en Afrique, les pays en développement n’ont pas tiré grand-chose de cette conférence. Les pays africains et surtout les moins avancés sont restés exclus des véritables négociations. Dans une déclaration séparée des ONG africaines ont dénoncé cette discrimination.

L’OMC, au service de qui ?

L’OMC a été établie en 1995 dans le cadre des accords de Marrakech concluant les négociations de l’Uruguay Round. Elle a succédé au GATT (Accord général sur les tarifs et le commerce), créé en 1947 par 23 Etats. Aujourd’hui, l’OMC regroupe plus de 160 Etats. Ces accords ont compris, pour la première fois, des chapitres sur l’agriculture, les services et la propriété intellectuelle. Sur le plan du commerce, les marchés sont libéralisés ce qui est un des principaux objectifs de l’OMC. Les pays industrialisés et notamment les Etats-Unis étaient ainsi parvenus à faire prévaloir largement leurs intérêts et à consolider leur hégémonie économique mondiale. Ce qui a conduit Noam Chomsky à affirmer que l’ OMC n’est rien d’autre qu’ »un instrument de politique étrangère des Etats-Unis ». Pierre Bourdieu a appelé l’OMC « Big Brother », ensemble avec les entreprises multinationales, le FMI et la Banque mondiale exerçant son pouvoir sur le monde, de manière non transparente.

Sous l’impulsion des pays en développement soucieux de rééquilibrer l’édifice mis en place, l’OMC a lancé en 2001 un nouveau cycle de négociations, le « Programme de Doha pour le développement ». Un traitement spécial et différencié devait même y être réservé aux pays en développement. Depuis 2011, ces négociations restent dans l’impasse. Car pour les Etats-Unis les conditions ont changé depuis le lancement en 2001 de ce cycle de négociations et les pays émergents en particulier la Chine devraient ouvrir davantage leurs marchés aux produits industriels. Ce que ces derniers rejettent. Le développement promis devra attendre.

Ce blocage des travaux de l’OMC renforcera l’élan des pays riches à poursuivre la défense de leurs intérêts à travers la conclusion d’accords commerciaux entre pays intéressés comme le TISA ou d’accords régionaux ou bilatéraux, comme le TTIP.

Rick Rowden du Centre pour les Etudes Economiques de l’Université Nehru de New Delhi écrit que le but principal de l’OMC d’une « libéralisation progressive » a été une erreur intrinsèque pour les pays en développement dès le début étant donné que les pays industrialisés ont appris à libéraliser leurs barrières tarifaires seulement lorsque leurs industries étaient devenues compétitives sur les marchés mondiaux, pas avant. Mais les pays en développement ayant ouvert leurs marchés de façon prématurée, les pays riches les ont inondés avec des produits agricoles et des biens manufacturés subsidiés ».

 

Il conclut en se demandant  »Avec une telle politique du développement, est-il surprenant que certains de ces millions de jeunes désillusionnés et en chômage finissent par rejoindre les multitudes de migrants économiques en cherchant à entrer aux Etats-Unis ou en Europe ou, pire, à rejoindre les rangs de l’Etat Islamique, Boko Haram et Al-Shabaad?».

 

Jean Feyder

Ancien Ambassadeur, membre du CA de l’ASTM et de SOS Faim

 

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Globalement, la faim dans le monde recule… Et pourtant près d’un milliard d’êtres humains en souffrent encore ! Certaines régions, notamment le Sahel, restent en situation d’insécurité alimentaire chronique.

Le changement climatique, la sécheresse en Afrique, l’augmentation de la population mondiale, la volatilité du prix des céréales sont généralement identifiés comme les causes majeures de la faim dans le monde. On oublie cependant trop souvent de s’interroger sur le rôle joué par nos habitudes alimentaires et plus particulièrement notre consommation de viande.

Au Luxembourg, la viande fait partie intégrante des habitudes culinaires. Il suffit de déguster les spécialités nationales, telles que la Mettwurscht, la Feierstengszalot, le Rieslingspaschtéit ou encore la Grillwurscht pour s’en apercevoir : de la viande et encore de la viande! Et pourtant comme le souligne l’économiste américain Jeremy Rifkin :

« Il suffirait de renoncer à la viande pour soulager la pénurie de grains tout en préservant l’environnement et notre santé ».

La consommation de viande a radicalement augmenté ces dernières années, atteignant une production totale de 300 millions de tonnes en 2014, soit cinq fois plus qu’en 1950. Les Luxembourgeois ne sont donc pas les seuls à raffoler de viandes, cette tendance à la hausse se fait ressentir dans tous les pays dont le niveau de vie est en augmentation, et particulièrement en Asie. Au vu des estimations de la croissance démographique mondiale, la consommation de viande devrait doubler au cours des 20 années à venir. Paradoxalement, l’expansion rapide du secteur de l’élevage constitue une menace pour la sécurité alimentaire mondiale.

Pour satisfaire la demande et favoriser la croissance et les rendements du bétail, le régime alimentaire de l’élevage industriel dépend aujourd’hui des céréales et du soja: 7 à 10 kg de céréales ou de produits végétaux sont nécessaires pour produire 1 kg de boeuf ! La production mondiale de viande et d’alimentation destinée au bétail consomme à elle seule 2/3 des terres agricoles dans le monde et 90% de la production mondiale de soja. Adaptées à la consommation humaine, ces cultures pourraient subvenir aux besoins alimentaires des 870 millions de personnes qui souffrent actuellement de la faim. Et pourtant elles sont réservées à nourrir nos futurs steaks…

Au contraire de l’élevage industriel, l’élevage de bétail à petite échelle des exploitations agricoles familiales contribue à la survie d’un grand nombre de petits exploitants pauvres des pays en développement et constitue une source potentielle de lutte contre la sécurité alimentaire. Il est donc important de développer une agriculture paysanne moderne fondée sur les savoirs traditionnels et durables en opposition à la production animale industrielle. De nombreux acteurs, tels que SOS Faim, appuient ces producteurs familiaux africains, les premières victimes de la faim, pour développer une agriculture adaptée aux conditions et aux besoins locaux tout en respectant les limites écologiques, économiques et sociales. Nous pouvons toutefois également agir à notre échelle en diminuant significativement notre consommation de viande et en favorisant la consommation de produits issus de l’élevage durable et local. Ces gestes quotidiens sont une façon simple et efficace pour lutter individuellement contre la faim dans le monde. Alors à vous de jouer !

Tout au long du mois de janvier, SOS Faim vous invite à débattre sur cette question à travers des défis, des arguments pour, des conseils comment, des espaces d’expression et de partage d’expériences entre initiés et débutants, etc. Visitez notre site internet et participez à notre geste du mois #1 : je mange moins de viande !

Cécile Havard

http://www.sosfaim.org