avril 2015


Une nouvelle tragédie humanitaire qui a coûté la vie à au moins 700 personnes, vient de se dérouler en Méditerranée. La question est inscrite à l’ordre du jour des plus hautes instances politiques de l’Union Européenne. Une fois de plus, elle risque de conduire nos responsables politiques à se consacrer uniquement aux symptômes du problème, c’est-à-dire aux améliorations éventuelles à apporter aux politiques migratoires et à négliger ses causes profondes. Il s’agirait de s’interroger sur les motivations profondes qui conduisent tant d’Africains à quitter leur continent pour prendre le bateau au risque de leur vie.

Pour la plupart, ce sont la misère, la faim, la pauvreté et l’absence de perspectives dans leur pays qui les conduisent à rechercher leur bonheur en Europe. Un certain nombre partent de même à cause de la violence et de la guerre qui sévit dans leur pays.

Jean-Claude Juncker, notre ancien Premier Ministre, a déjà mis en garde, il y a quelques années, devant les conséquences d’une répartition aussi inéquitable des richesses entre Européens et Africains. « Si par notre comportement nous privons ces populations de tout espoir à une vie digne et meilleure, nous ne pouvons pas nous attendre que leur désespoir reste sans conséquences pour notre vie. Même si seulement 10% des 1,5 milliard de personnes qui habiteront en 2020 le continent africain se mettent en mouvement, l’Europe se trouve devant d’énormes défis » (cité dans La faim tue, de Jean Feyder, l’Harmattan, 2012, page 12) .

Carole Reckinger

Carole Reckinger

Il a ajouté que « tandis que d’un côté la politique de coopération s’efforce d’aider les plus pauvres des pauvres à trouver le chemin d’une vie meilleure, on pratique souvent, en fait régulièrement, dans une des salles de conférence d’à côté, une pure politique du pouvoir dont le souci est de défendre les intérêts économiques de grandes entreprises occidentales. Les conséquences d’une telle politique ont un impact infiniment plus grand pour les pays en développement. Nous devons constater toujours à nouveau que ce que nous donnons avec la main droite, nous le reprenons deux ou trois fois avec la main gauche » (Ibidem).
Or, c’est précisément la politique néolibérale que nous ne cessons d’imposer depuis des décennies aux pays africains à travers les programmes d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI, qui ont eu un impact désastreux sur le niveau de vie des populations africaines, sur les économies de ces pays et sur les ressources de leurs gouvernements. Nos exportations de produits alimentaires à des prix dumping détruisent sans cesse de nouveaux secteurs de leurs agricultures, des emplois, des sources de revenus. Une des conséquences de cette politique est d’abord un exode rural toujours plus massif. Pire, loin de reconnaître le caractère absurde et contraire à tout développement de telles politiques de libre-échange, l’UE s’applique maintenant à les poursuivre, à les aggraver par le biais des accords de partenariat économique (APE). « Les APE, c’est la pire des catastrophes », a affirmé, lors d’une conférence à Luxembourg début décembre dernier, Ibrahima Coulibaly, un des dirigeants paysans du Mali et Ambassadeur de la FAO. Maintenant, le Parlement européen est invité à ratifier un tel Accord APE avec la CEDEAO de l’Afrique de l’Ouest le 7 juillet prochain. Convaincue que ces APE ne contribuent en rien au développement, la société civile, tant européenne qu’africaine est lancée dans une campagne pour dire non à de tels accords et à une telle ratification. C’est une des réponses les plus substantielles à donner à la tragédie humanitaire qui se déroule en Méditerranée. Et il serait temps que le Commission de Jean-Claude Juncker tout comme nos Ministres en charge du Commerce, de l’Agriculture et de la Coopération au développement, prennent au sérieux ce que notre ancien Premier Ministre a écrit en 2010 : « …il est temps que nous arrivions à une politique cohérente vis-à-vis des pays en développement et que nous sortions d’une logique perverse dans laquelle la coopération au développement ne fait que recoller les morceaux de notre propre politique économique et commerciale ».

Jean Feyder,

Ancien ambassadeur et représentant permanent du Luxembourg auprès des Nations Unies.

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Après avoir chassé du pouvoir le président Compaoré voilà six mois, la société civile du Burkina Faso poursuit ses efforts pour achever de démanteler les héritages de 27 ans de régime autoritaire. Entre autres legs peu reluisants, la culture du coton OGM dont le Burkina Faso avait accepté d’être la tête de pont en Afrique de l’Ouest, mais pour quels bénéfices ?

Au Burkina Faso, les premiers essais de coton OGM remontent à 2001- 2003, sous la houlette de la multinationale Monsanto, et ce, en total violation de la Convention sur la diversité biologique de 1992 et du protocole de Carthagène sur la biosécurité de 2000. En 2008, les premières semences de coton génétiquement modifié, le coton Bt, sont distribuées aux paysans.
L’ambition affichée par les trois entreprises cotonnières et relayée par le gouvernement burkinabé est alors de redresser une filière qui concerne 3 millions de personnes et d’atteindre une hausse du rendement estimée à 45 %. Pour ce faire, l’Etat subventionne l’achat des semences qui sont nettement plus onéreuses que les semences conventionnelles : un sac pour ensemencer 1 hectare en coton génétiquement modifié coûte 27 000 FCFA (41 euros) contre 841 FCFA (1,21 euro) en variété conventionnelle.

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Las, années après années, les paysans constatent une dégradation de la qualité du coton : le coton Bt produit moins de graines que le coton conventionnel et ses fibres sont plus courtes. Rémunéré au poids de sa récolte, le paysan est perdant. Sans compter le coût additionnel des pesticides qui ont été nécessités par des attaques non prévues par les vendeurs de semences !
Aujourd’hui, plus de 70 % du coton burkinabé est génétiquement modifié, mais, malgré les promesses, ni les rendements, ni les revenus des cotonculteurs n’ont été améliorés ; un constat finalement reconnu par la firme Monsanto début 2015 !
Pour autant, Monsanto ne fait pas machine arrière et prépare la mise sur le marché du Burkina Faso d’un nouveau coton OGM et résistant au Roundup (herbicide particulièrement puissant et toxique).
En apportant 1,5 milliard de FCFA à l’institut national INERA, Monsanto a également obtenu l’autorisation d’expérimenter le maïs OGM et reste active pour tenter de développer des variétés modifiées de sorgho et de niébé. « C’est extrêmement préoccupant, s’alarme Aline Zongo, responsable de formation des paysans pour l’ONG africaine Inades, Il ne s’agit plus d’un pari économique sur une production de rente, mais d’une mainmise des biotechnologies sur des cultures alimentaires de base de millions de personnes… »

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Une véritable hypothèque sur l’avenir de l’environnement, de la biodiversité, de la santé humaine et animale, au risque d’une destruction massive de l’agriculture familiale pour le seul profit de l’agro-business ! Après le Burkina Faso, les autres pays de l’Afrique de l’Ouest risqueraient de subir le même sort via le grand marché sous régional avec l’UEMOA, la CEDEAO… En marque du refus que le peuple burkinabè devienne « les vrais cobayes, grandeur nature, d’une alimentation 100 % OGM dans la décennie à venir », les organisations paysannes et les associations interpellent les autorités de la transition sur une situation dont le citoyen n’a jamais eu droit au chapitre et organisent une une grande marche à Ouagadougou contre Monsanto et pour la souveraineté alimentaire qui se tiendra simultanément le 23 Mai dans une cinquantaine d’autres pays.

Marine Lefebvre

Paru dans le Quotidien