Des terres arides du Sahel nigérien aux riches terres et sous-sol du Kivu à l’est de la RDC, les contextes diffèrent et pourtant les freins au développement sont souvent les mêmes. Les signes d’espoir sont du côté des sociétés civiles, partout déterminées à faire entendre leurs voix et à ne plus laisser carte blanche aux décideurs politiques.

« Avant, les paysans avaient peur de dire ce qu’ils pensent aux administrateurs ; aujourd’hui, avec la liberté d’opinion et l’éducation citoyenne du monde paysan l’esprit revendicatif se développe», expliquait récemment Ayouba Hassane, Président de la Fédération des producteurs de riz du Niger, lors de sa visite au Luxembourg. Malgré les milliers de kilomètres qui les séparent, la vision est similaire dans l’Est de la République Démocratique du Congo où vit et travaille depuis toujours Sami Olame, président de la Fédération des organisations paysannes du Congo au Sud-Kivu (FOPAC-SK) : « Les paysans prennent confiance : face aux autorités, nos 100 000 membres donnent du poids à nos actions. Le gouvernement comprend qu’il faut tenir compte des paysans qui représentent la plus grande partie de la société civile du pays ! On m’appelle Président de la société civile paysanne ! »

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Sami Olame se réjouit du chemin parcouru : son organisation n’a même pas 10 ans et, lors de sa création en 2006, elle ne rassemblait que quatre Unions de producteurs contre 20 aujourd’hui. «Plus nous prenons de l’ampleur, plus les dirigeants sont obligés de nous écouter et plus nous avons de demandes d’adhésion ! » Dans cet immense pays où l’agriculture fait vivre 70% de la population, le budget dédié à ce secteur plafonnait à 2%. « L’agriculture était tellement déconsidérée que les jeunes l’ont abandonnée aux vieux et, si on demandait à un paysan son métier, il répondait qu’il était chômeur car le travail de la terre n’apparaissait pas comme un vrai métier ! Mais cela est en train de changer. »
A travers la plateforme nationale, la CONAPAC, la FOPAC-SK est à l’initiative de la première loi agricole du Congo, un projet de loi combattu par les parlementaires, anxieux de perdre leur marge de manœuvre et de ne plus pouvoir acheter les terres en profitant de leurs facilités à obtenir des titres fonciers, tandis que les petits paysans n’y parviennent pas. « Comme les élus ont refusé de mener la loi en plénière, nous, les paysans, nous sommes réunis en masse devant Parlement. Nous avons fait passer le message que si les parlementaires ne votaient pas cette loi, il ne faudrait pas qu’ils se représentent devant leurs électeurs pour demander leurs voix ! Et la loi a été votée ! C’est un premier combat que nous avons gagné. »
Si un grand pas a été franchi, les motifs de luttes ne manquent pas et on retrouve des préoccupations similaires en RDC et au Niger : outre la sécurisation foncière des petits paysans, le démantèlement des barrières illégales au commerce, l’accès au crédit, ou la redoutable concurrence des produits d’importation… Mais le plus absurde peut-être, c’est, au Niger comme en RDC, des contextes d’insécurité alimentaire et de faiblesse de l’Etat favorisant l’installation de systèmes qui profitent de la pauvreté. A. Hassane dénonce ainsi le système de l’aide d’urgence : «une partie de l’aide du Japon est monétisée aux USA : pour rééquilibrer la balance commerciale, USA et Japon se sont mis d’accord pour que l’aide japonaise transite par les USA où la nourriture est achetée pour le Niger : l’aide vient en nature et c’est le riz américain qui sert de repas ! » Et A. Hassane de déplorer : « L’aide d’urgence dans un pays où, il est vrai, il y a toujours des zones d’insécurité alimentaire, est devenue une filière qui bloque notre développement ! » Au Kivu, même constat : de l’huile est distribuée gratuitement par l’USAID, l’agence de coopération américaine. « Cette distribution gratuite dans une région où il n’y a plus la guerre depuis des années et qui produit de l’huile elle-même tue tout esprit de travail. L’assistanat est entretenu par ces aides-là ! L’aide d’urgence s’installe; quand elle devient structurelle, ça détruit le développement».
Pourtant, le développement de filières agricoles locales est un enjeu majeur pour la sécurité et la souveraineté alimentaires, aussi bien en Afrique de l’Ouest ou Centrale, qu’en Europe où l’on partage aussi les préoccupations des leaders paysans africains : « Décider d’acheter local ou non, c’est un acte politique : vous contribuez ou non à donner de l’emploi local», conclut A. Hassane.

Marine Lefebvre,

article paru dans le Quotidien du 14 janvier 2015

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