La souveraineté alimentaire est bien l’un des enjeux de la mobilisation populaire qui vient de mettre un terme aux 27 années de règne de Blaise Compaoré au Burkina Faso.

Elle témoigne du réveil d’une société civile qui ne veut plus se laisser conter des fariboles. Nous relayons deux témoignages qui sont aussi des analyses de la détermination qui anime ce peuple de 16 millions de personnes, dont 45% a moins de 15 ans, alors que le pays est classé 181ème sur 187, suivant l’indice de développement humain.

A la reconquête du « Pays des hommes intègres », par Inoussa Maïga, journaliste spécialisé dans le développement rural

 Les enfants sont particulièrement exposés à l'empoisonnement aux pesticides ET

La révolution des hommes intègres nous est également contée depuis Ouahigouya, au Nord du pays, près de la frontière malienne, par Germain Ouedraogo, fondateur et animateur de l’association Arcan:

31 octobre:
« Il y a une situation que les politiques ne comprennent pas; les peuples africains ont mûri très vite. L’opinion est assez alerte sur certaines questions, peut être en raison de l’accès aux TIC, peut être l’extrême jeunesse de la population; peut être le fait de la scolarisation, peut être les expériences malheureuses de nos jeunes états, peut être l’extrême pauvreté de la population.
Avant, il me semble que les politiciens manipulaient la rue mais aujourd’hui j’ai bien l’impression que c’est tout le contraire.
La rue demande le départ du président et une transition sous conduite de l’armée avec le Général Kouame LOUGUE à la tête. Cela me semble être la solution qui va nous satisfaire (pas seulement parce que je suis de la rue) car la classe politique a montré ses limites dans la gestion de l’état. Il faut restaurer l’autorité de l’Etat et qui mieux qu’un Général qui jouit de l’estime de la troupe ainsi que de la confiance de ses concitoyens? »

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3 novembre:

« Mais, depuis le  départ de Blaise, c’est la confusion. Chacun veut le pouvoir, surtout ceux qui l’ont longtemps aidé à bâillonner son pauvre peuple (l’armée et les politiciens véreux). Le peuple après son acte courageux avait appelé le Général LOUGUE (Militaire à la retraite, patriote et digne) mais celui-ci n’a pas de commandement militaire et s’est heurté aux dictats des officiers supérieurs de l’armée corrompue à deux têtes. Alors, des organisations de la société civiles (que je dirais personnellement proches de la gauche) sont allés chercher le N°2 de la garde présidentielle (qui détient tout l’arsenal, la force militaire). Je pense à ça:
1. Le peuple, à travers les organisations de la société civile qui ont véritablement poussé Blaise à la sortie, n’a pas confiance dans la classe politique (même l’opposition qui pour la plupart a déjà composé avec Compaoré);
2. Les partis politiques d’opposition ont été surpris par la démission du président car ils (les politiciens) se satisfaisaient du retrait du projet de loi alors que le peuple a continué à mettre la pression sur le président pendant que les politiques ont montré que l’objectif était atteint, donc déjà il y a une distanciation entre les deux composantes;
3. Les partis d’opposition proches de la gauche (même si au Burkina ça ne semble pas vouloir dire grand chose), révolutionnaires ou Sankaristes semblent cautionner cette main mise de l’armée;
4.Les partis d’opposition ont réagi en retard en appelant à refuser le diktat de l’armée mais je pense que malgré la pression de la communauté internationale l’armée va s’accrocher un bout de temps.
NB: Je pense que le cas du Burkina est un cas d’école pour la succession d’un dictateur après un long règne: reste une société divisée dans ses composantes; d’abord l’armée car il y a toujours un corps d’élite surarmé (ici le régiment de sécurité présidentielle qui est une autre armée et qui a contribué à des rebellions en Afrique – Tchad pour installer Idriss Deby avant les années 90, Liberia, Sierra Leone, Angola en appui à l’UNITA de Jonas Savimbi à l’époque, Niger en appui à Feu Ibrahim Barre Mainassara, Au Togo pour Feu Eyadema, au Mali avec les rebelles Touarègues, au Rwanda avec Kagame, en Côte d’Ivoire avec les rebelles de Soro Guillaume- ) qui n’est jamais sur la même longueur d’ondes que le reste de la troupe; une opposition divisée car il y a toujours les opposants courageux qui n’ont jamais composé avec le dictateur et qui n’auront jamais totalement confiance dans les « Opposants » dits toujours « nouveaux », car ayant déjà composé avec le dinosaure (pour notre cas, les figures de proue de l’opposition sont surtout composées de cette deuxième catégorie); le dictateur comme ici, laisse une société civile divisée dans ses organisations car il aura fallu créer des organisations de la société civile phallocrates acquises à sa cause…
Et une communauté internationale qui intervient toujours après le départ du dictateur et qui n’aurait jamais rien fait pour le dissuader (ici CEDEAO, UA, UE, ONU…) mais qui vous envoie toujours des envoyés spéciaux (ce qu’ils auraient dû faire avec le dictateur pour l’amener à la raison)…
Ou est le peuple dans tout cela?
Aujourd’hui il me semble que notre impasse tient plus aux divisions de toutes ces factions voraces qu’à l’immaturité du peuple à gérer une transition qu’il a voulu et cherché.
J’ai le sentiment que l’armée va s’accrocher jusqu’en décembre prochain pour organiser les élections si la pression à présent des faiseurs de roi (les puissances France, USA et Union Européenne, ONU, UA et même CEDEAO) n’est pas forte, car l’opposition et la société civile vont continuer à se diviser et à regarder du côté de l’armée qui a déjà sauté sur le gâteau. Il reste également que le peuple peut encore avoir un sursaut d’orgueil face à ce que j’appellerais une « récupération de sa révolution » et, dans ce cas, je pense que ce sursaut pourrait venir des scolaires qui, durant la semaine de manifestation, avaient les classes fermées. Donc, c’est une impasse mais l’avenir ne s’est pas assombri, je crois que l’éclaircie est là, dans le regard de tous les Burkinabés, surtout les jeunes.
J’espère pouvoir vous conter encore l’évènement… »
Germain Ouedraogo