avril 2014


Les petits paysans constituent plus de la moitié de la population de la terre mais sont partout atteints par le rouleau compresseur de la globalisation des échanges. Droit à la terre, à la transmission des semences, à la souveraineté alimentaire… les motifs de luttes paysannes s’accumulent. Répression policière, suicides consécutifs de faillite ou maladie liées à l’abus de produits phytosanitaires, la mortalité paysanne est élevée.

Si 40 % de la population mondiale vit de l’agriculture (soit 2,6 milliards de personnes dont 1,3 milliards d’actifs), les agricultures familiales représentent l’écrasante majorité (500 millions d’exploitations agricoles). Ce sont elles qui créent le plus d’emplois et qui ont absorbé l’essentiel des 350 millions de nouveaux actifs agricoles des 30 dernières années.
A l’encontre des idées reçues, les exploitations disposant de 50 ha et plus, et ayant recours au travail salarié, représentent seulement 1 % des exploitations et n’emploient que quelques millions de personnes. A l’opposé, l’agriculture familiale désigne une pratique agricole où la famille prend les décisions en matière de production et d’organisation du travail, et possède une partie importante des moyens de production.

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En Afrique, les exploitations familiales représentent près de 80 % des exploitations avec moins de 2 hectares comme superficie agricole moyenne et un équipement rudimentaire, manuel le plus souvent. Malgré le niveau élevé d’importations agricoles de leurs pays, ces agricultures familiales ont été capables de contribuer de manière significative à l’alimentation des villes, à la fois sur les produits vivriers de base (céréales et tubercules) mais aussi sur les produits de diversification alimentaire comme les légumes, le lait, les fruits et les oléagineux.
De plus, dans les pays en développement, les exploitations familiales développent des stratégies pour assurer la sécurité alimentaire du groupe familial, tout en s’adaptant en partie aux effets du réchauffement climatique : elles jouent un rôle central dans la lutte contre la faim.

« La sécurité alimentaire doit se construire autour du renforcement des capacités des petits agriculteurs. Garantir leur accès à des ressources productives est essentiel à cet égard » clame le Rapporteur spécial des Nations Unies pour le Droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, lançant un appel en faveur d’investissements prioritaires dans des formes d’agriculture agro-écologiques pour contribuer à la réduction de la pauvreté.
« Les pays riches doivent progressivement rompre avec les politiques agricoles tournées vers l’exportation et permettre au contraire aux petits agriculteurs des pays en développement d’approvisionner les marchés locaux» a encore déclaré M. De Schutter à Genève en mars 2014. « Ils doivent également refréner leurs revendications grandissantes de terres agricoles mondiales en maîtrisant la demande en alimentation animale et en agro-carburants, et en réduisant les gaspillages alimentaires. »

Les recommandations de O. De Schutter font écho aux revendications de la Via Campesina qui est à l’origine de la Journée internationale des luttes paysannes et qui explique quant à elle : « Durant notre journée internationale, nous dénoncerons aussi les transnationales, l’agro-industrie, l’usage de produits toxiques et de la modification génétique », autant de « progrès » liés à l’appétit des pays les plus riches et qui conduit de manière pernicieuse à l’accaparement des terres privant les petits paysans de leur moyen de subsistance, ainsi qu’à l’appauvrissement de la biodiversité des régions concernées par les monocultures intensives (soja pour nourrir le bétail ou huile de palme pour l’agroalimentaire, entre autres…).

… Et si, ce 17 avril, nous regardions d’un œil neuf le paysage agricole qui nous entoure, aussi bien que le contenu de notre caddy de supermarché et songions que : « Partout dans le monde, nos luttes locales participent à un seul et même combat, celui de la souveraineté alimentaire ! »… ?

Cette remise en question de nos habitudes est, pour le Luxembourg, tout le sens de la démarche menée par la plate-forme « Meng-Landwirtschaft* » et qui rassemble des organisations très diverses partageant l’ambition de voir notre mode de production agricole se réformer.

Marine Lefebvre, SOS Faim pour la plate-forme Meng Landwirtschaft

*natur&ëmwelt asbl, Bio-Lëtzebuerg, Greenpeace Luxemburg, Action Solidarité Tiers Monde, SOS Faim Luxembourg, Mouvement Ecologique, Caritas Luxembourg, etika, CELL, attac, Slow Food Luxembourg, Cercle de Coopération, Aide à l’Enfance de l’Inde und Lëtzebuerger Landesverband fir Beienzuucht.

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Début avril, SOS Faim a rassemblé les acteurs luxembourgeois impliqués dans le développement rural des pays du Sud lors d’un séminaire qui a donné la parole aux représentants d’Organisations paysannes (OP) du Sénégal, du Mali et du Burkina Faso et marqué par la participation du Ministre de la Coopération et de l’Action humanitaire, Romain Schneider.
Les débats ont été nourris par le partage d’expériences du long chemin entrepris par les paysans d’Afrique de l’Ouest pour être reconnus comme des acteurs à part entière du développement de leur pays. Soumana Kanta, représentant de la CNOP au Mali, a quant à lui illustré l’importance de l’accompagnement des paysans par les OP pour faire avancer la prise en compte des droits des paysans. Son exposé sur l’accaparement des terres dans la zone rizicole du Mali était d’autant plus d’actualité que, depuis le 31 mars, un « Village des sans terre » s’est installé au cœur de la capitale Bamako pour dénoncer la violation des droits humains que constituent les cessions de terres par l’Etat, notamment à des sociétés transnationales. Sur le continent africain, le phénomène d’accaparement des terres concernerait presque 50 millions d’hectares. Au Mali, plus de 800 000 hectares de terres arables auraient été vendues ou louées.

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Les interpellations lancées au gouvernement par les victimes restant sans réponse, une dynamique issue de la société civile et intitulée Convergence malienne contre les accaparements des terres (CMAT) a initié début avril cette vaste mobilisation sous la forme d’un sit-in : le « Village des sans terre » rassemble des femmes et des jeunes venus de toutes les communes de Bamako et de l’intérieur du pays. « Il s’agit de cas de litiges fonciers touchant des gens pauvres et démunis dans le milieu urbain, péri urbain ou rural. Nous réclamons la justice et que tout le monde soit remis dans ses droits », indique le porte-parole M.Koné.
Le président de la CNOP, Ibrahima Coulibaly, a détaillé les mécanismes à l’œuvre dans l’accaparement des terres : « Le poids qu’ont pris les politiques libérales dans nos pays fait qu’il y a une banalisation de ce phénomène. La banque mondiale a joué un rôle important puisque, depuis 30 ans, elle ne cesse de dire que les petits paysans sont un problème pour l’Afrique, qu’il faut développer l’agro-business, remplacer les petites fermes par les grandes fermes (…). Ces discours ont finalement donné une certaine acceptabilité au phénomène d’accaparement des terres. Il serait plus souhaitable d’investir en amont et en aval de la production. Si, par exemple, des investisseurs installaient des réseaux d’irrigation et demandaient en retour aux paysans de payer une redevance, je le comprendrais tout à fait. Ou s’ils venaient pour acheter la production et organiser la transformation avec les paysans pour faire du profit, je le comprendrais aussi. Par contre, je ne comprends pas qu’on puisse retirer aux paysans leur terre, il n’y a aucune justification possible. »
Prolongeant les revendications portées par les leaders paysans présents à Luxembourg le 1er avril, il poursuit : « Les gouvernements doivent faire en sorte que ces familles paysannes puissent accéder au crédit, à la formation, à l’amélioration de leurs moyens de production et à la conservation des produits après la récolte. Si nous parvenons de cette façon à consolider la famille paysanne, nous consoliderons par là même notre économie puisque, si les producteurs peuvent produire mieux et vendre mieux, ils investiront dans la santé, dans l’éducation de leurs enfants, dans la formation et ils consommeront mieux. (…) Mais aujourd’hui les paysans sont exclus de tout cela, et c’est justement la raison pour laquelle nous sommes pauvres. »
Et c’est aussi parce que qu’ils sont pauvres qu’ils n’ont pas les moyens de faire entendre leur voix ni de faire respecter leurs droits. Mais s’ajoute désormais à la force du nombre, celle de l’union : les organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest ont le vent en poupe et s’imposent progressivement comme des acteurs que leurs gouvernements doivent prendre en compte. S’ils peinent encore à convaincre les bailleurs privés qui ne voient pas leurs profits, ils ont de plus en plus l’attention et la confiance des bailleurs publics ; sinon celle de leurs Etats, en tout cas celle de la coopération internationale et notamment luxembourgeoise, comme l’a mentionné le Ministre lors de son allocution.
La route reste longue mais gageons que les OP ne seront plus traitées comme les bénéficiaires d’une aide en forme d’aumône et qu’on leur reconnaitra le droit accordé à tout secteur qui a su se développer : celui d’être soutenu !
Marine Lefebvre