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Jean Feyder, ancien Représentant du Luxembourg auprès des Organisations internationales à Genève, auteur de La faim tue (l’Harmattan, 2011), membre de SOS Faim, nous livre ses analyses suite à sa participation au dernier Forum Social Mondial de Tunis en mars 2013.

J’ai été frappé de constater la place importante que dans les activités du Forum Social Mondial les questions liées à l’agriculture et à la paysannerie au niveau  mondial ont occupée.

Cela a d’abord été dû à la présence et à l’engagement de La Via Campesina.

LVC a d’abord animé un  atelier dans le cadre de Climate Justice/Space  2013 (voir ci-après) consacré à ‘La souveraineté alimentaire, l’agro-écologie et le slow food comme solutions aux dérèglements climatiques’.

LVC a, en plus, organisé des ateliers sur les thèmes suivants :

  • Globalisons le mouvement paysan et défendons la souveraineté alimentaire’,
  • ‘Pour la souveraineté alimentaire : Non aux Accords de Libre Echange (APE) entre l’Afrique et l’Europe,
  • ‘Faire pousser le pouvoir avec les systèmes de semences paysans : Lutte contre les OGMs Agra – 2ième révolution verte’,
  • ‘Lutte contre les accaparements de terre : renforcement des alliances internationales’, Campagne du mouvement paysan contre les violences faites aux femmes.

              Le Forum Mondial des Alternatives a organisé une réunion sur le thème : La question agraire, Critique des théories et pratiques dominantes. Reformulations théoriques des alternatives radicales’ où  j’ai été invité à participer à côté d’autres spécialistes de la question de Chine, de l’Inde, du Maroc, du Sénégal et  le professeur Jacques Berthelot.

              Brot für die Welt a examiné ‘L’impact de la dépendance élevée à l’importation des aliments, surtout de blé et la viande, en Afrique du nord et de l’ouest, sur la sécurité alimentaire et le stabilité sociale’, Attac France s’est engagé en faveur de la défense de la promotion des paysanneries du monde, Peuples Solidaires s’est penché sur la question de l’Accaparement des terres –Rencontre des plateformes nationales, la CIDSE a thématisé la question de l’impact des agro-carburants sur le droit à l’alimentation dans le contexte de la souveraineté alimentaire et énergétique. Le CNCD 11.11.11 belge a organisé un atelier sur la souveraineté alimentaire versus souveraineté énergétique : l’impact des agro-carburants sur le droit à l’alimentation. Actionaid International a sensibilisé sur l’investissement responsable dans l’agriculture, Attac a tenu  un atelier sur le thème ‘Faire progresser la souveraineté alimentaire à partir de l’expérience de l’Afrique de l’Ouest’. Le CNCD 11.11.11, l’Institute for Agriculture and Trade Policy et le Kenya Debt Relief Network et Attac France ont organisé un atelier sur le thème ‘Echanges, investissements et règles des marchés des matières premières : effet sur la sécurité alimentaire’.

Critique des APE

J’ai pris part à un atelier organisé par ENDA CACID (Centre Africain pour le Commerce, l’Intégration et le Développement) sur la question des Accords de Partenariat Economique (APE) atelier modéré par le Sénégalais, Cheikh Tidiane Dieye.

Pour le Ghanéen Teteh Hormeku, Chef de projets de Third World Network, les APE risquent de perpétuer et d’approfondir la libéralisation des marchés.

La libéralisation a déjà conduit à une concurrence inégale et l’UE est opposée à la suppression des subsides agricoles qui ont ruiné et conduit à l’abandon de beaucoup de producteurs africains. Il a cité le cas des producteurs de poulet de son pays, le Ghana. Il a estimé que les APE sont conçus pour garder les Africains comme fournisseurs de matières premières et d’entraver les efforts du continent pour s’industrialiser. Il a critiqué le fait que ces accords doivent remplacer des accords commerciaux en vigueur qui sont de nature non-réciproque.

Les APE menacent la sécurité alimentaire et les conditions de vie des petits producteurs. D’autre part, ils limitent la possibilité des gouvernements à utiliser les marchés publics comme instrument de changement social. Elle supprime la marge de manoeuvre nécessaire aux gouvernements pour orienter les investissements étrangers vers des domaines jugés critiques pour le développement national.

Marc Maes du CNCD 11.11.11 a dressé un état des lieux des négociations en cours. Il a rappelé la campagne qui a été lancée en 2004 contre les APE suite au Forum Social Mondial qui s’est tenu alors à Dakar et une réunion entre Société civile des pays ACP et celle de l’UE.

La crise conduit l’UE à se montrer chaque fois plus agressive dans sa politique commerciale.

La récente communication de la Commission sur le commerce et le développement arrive à la conclusion que le développement dépend de nombreux facteurs et que la science n’a pas de réponse définitive sur le lien entre commerce et développement.

Les APE doivent respecter les choix des politiques de développement des pays ACP. Or, pour l’UE, ces accords doivent se trouver sur la même ligne que les autres accords commerciaux. Toute flexibilité dans ces accords obligerait l’UE à faire preuve de la même flexibilité dans d’autres accords commerciaux.

L’UE demande le gel des tarifs douaniers même pour les produits agricoles exclus de la libéralisation. Toute restriction quantitative reste interdite. La clause de la Nation la Plus Favorisée (clause NPF) , conduit l’UE à demander aux pays ACP à accorder  tout avantage commercial à l’UE qu’ils auraient donné à un autre pays en développement comme l’Inde ou le Brésil.

Même le Parlement européen s’oriente sur une ligne plus dure. Il s’est prononcé pour refuser l’aide de l’UE à tout pays ayant un PNB par tête d’habitant de plus de 4000 dollars. Ces pays ne peuvent pas non plus profiter du Système des Préférences Généralisées ce qui est le cas maintenant de pays comme le Botswana, la Namibie, Maurice et le Gabon.

Les pays ACP sont aussi en train de diversifier leurs relations économiques et commerciales notamment vers les pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Brésil. Ainsi, la part du commerce de l’UE avec les pays de l’Afrique de l’Ouest est tombée de 75 à 32 % depuis 1975. Les pays ACP  reçoivent aussi maintenant plus d’aide des autres partenaires que de l’UE et deviennent donc moins dépendants de l’Europe.

Comment l’UE compromet l’intégration régionale des pays ACP

La régulation MAR 1528 oblige les pays qui ont conclu un accord APE intérimaire comme le Ghana ou la Côte d’Ivoire à signer ces accords avant la 1er octobre 2014, sinon  ils perdront leur accès  avantageux au  marché de l’UE.

L’approche de l’UE est contraire à toute leçon des scientifiques selon lesquels notre relation doit être basé sur l’appropriation et le développement.

La société civile doit se remobiliser : Si les APE ne servent pas le développement,  il faut les rejeter.  L’Afrique de l’Ouest ne réalise que 15 % de son commerce entre ses Etats membres.

L’UE demande aux pays de la CEDEAO l’ouverture de 80 % du commerce alors que les pays de la CEDEAO ne sont prêts qu’à ouvrir 70%  et cela sur une période non pas de 15 ans, mais de 25 ans. La libéralisation doit être un instrument de développement. Elle pourrait donc laisser entrer plus librement des matières premières mais refuser un tel accès pour le produits finis pour qui les droits de douane seraient donc à maintenir .

Il faut sortir de la logique de l’accès au marché et entrer dans celle des capacités de production.

Déclaration des mouvements sociaux

, nous, les mouvements sociaux luttons:
*Contre les transnationales et le système financier (FMI, BM et OMC), principaux
agents du système capitaliste, qui privatisent la vie, les services publics et les biens communs comme l’eau, l’air, la terre, les semences, les ressources minérales, promeuvent les guerres et les violations du droit humain. Les transnationales reproduisent des pratiques extractivistes nuisibles à la vie, accaparent nos terres et développent des semences et aliments transgéniques qui privent les peuples de leur droit à l’alimentation et détruisent la
biodiversité.
Nous luttons pour l´annulation de la dette illégitime et odieuse qui est aujourd´hui un instrument global de domination, de répression et d´asphyxie économique et financière des peuples. Nous refusons les accords de libre-échange que nous imposent les États et les transnationales et nous affirmons qu’il est possible de construire une mondialisation d’un autre type, par les peuples et pour les peuples, fondée sur la solidarité et sur la liberté de circulation
pour tous les êtres humains.
*Pour la justice climatique et la souveraineté alimentaire parce que nous savons que le réchauffement global est un résultat du système capitaliste de production, distribution et consommation. Les transnationales, les institutions financières internationales et les gouvernements qui sont à leur service ne veulent pas réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Nous dénonçons l´ « économie vert », et refusons les fausses solutions à la crise climatique comme les agro-carburants, les organismes génétiquement modifiés, la géo-ingénierie
et les mécanismes de marché de carbone, comme le REDD (Réduction des Émissions
liées à la Déforestation et à la Dégradation), qui font miroiter aux populations appauvries des progrès, tout en privatisant et transformant en marchandises les forêts et territoires où ces populations ont vécu pendant des millénaires.
Nous défendons la souveraineté alimentaire et l’agriculture paysanne qui est une solution réelle à la crise alimentaire et climatique et signifie aussi l’accès à la terre pour celles et ceux qui la travaillent. Pour cela, nous appelons à une grande mobilisation pour stopper l’accaparement des terres et soutenir les luttes paysannes locales.
*Contre la violence envers les femmes (…)

*Pour la paix et contre la guerre, le colonialisme, les occupations et la militarisation
de nos territoires. Nous dénonçons le faux discours de défense des droits humains et de combat aux intégrismes, qui souvent sont utilisés pour justifier l´interventions militaires comme au Haïti, Libye, Mali et Syrie. Nous défendons le droit à la souveraineté e à l’autodétermination des peuples comme dans la Palestine, le Sahara Occidental et le Kurdistan.

Dès le départ des négociations des accords APE, l’UE a toujours affirmé que ces accords devraient favoriser l’intégration régionale de ces pays. Or, c’est exactement le contraire qui se passe . La CEDEAO doit gérer pas moins de quatre régimes commerciaux différents avec l’UE : Celui du Ghana et de la Côte d’Ivoire ayant conclu un accord APE intérimaire, le Nigéria qui a refusé un tel accord, douze pays ayant la statut de pays les moins avancés dont le Sénégal, le Mali, le Burkina, le Niger, le Togo et le Bénin, enfin le Cap Vert qui dispose d’un accord particulier. Une situation qu’il est difficile sinon impossible à gérer. La Côte d’Ivoire qui représente 40 % du commerce des pays UEMOA a-t-elle l’intention de signer un accord APE ? Ce qui selon Marc Maes, serait inacceptable par les autres partenaires.

Au cours de la discussion qui a suivi les liens de dépendance de l’Afrique de l’extérieur ont été soulignés. La compétition internationale à laquelle on veut soumettre l’Afrique n’a pas de sens pour ce continent Pour chaque euro que l’Afrique gagne, il y en a neuf qui sortent dans les pays de l’OCDE.

J’ai rappelé qu’avant le début de négociations des accords APE, il y a dix ans, les marchés des pays africains avaient déjà été excessivement  libéralisés, résultat des Programmes d’ajustement structurel imposés par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. La Commission Européenne a toujours affirmé que nous étions obligés de nous conformer aux règles de l’OMC et plus particulièrement à l’article XXIV du GATT. Or, cet article devrait d’abord être renégocié – ce que les pays ACP à Genève ont demandé- car il ne fait aucune différence entre pays industrialisés et pays en développement.  J’ai attiré l’attention sur le processus de désindustrialisation que connaît l’Afrique en ajoutant que la croissance des exportations de pétrole et de minerais,  induite par la demande chinoise, ne saurait faire oublier que ce continent n’arrive toujours pas à s’approprier le développement et à dépasser le stade de fournisseur de matières premières.

Climat espace – Climate justice

La question des changements climatiques a été examinée dans  nombre d’ateliers.  C’est sous le sigle de ’Climate space’ et de ‘Climate justice’qu’une vingtaine d’organisations comme ATTAC France , Focus on the Global South, La Via Campesina, Ecologistes en Action – pour ne mentionner que les plus connues – ont organisé 13 ateliers sur cette  thématique des changements climatiques en examinant successivement la situation au Maghreb/Mashrek, le combat contre les industries extractives pétrolières et gazières, la souveraineté alimentaire, l’agro-écologie et le slow food, les fausses solutions – agro-carburants, les OGM …-, la marchandisation et la financiarisation de la nature, le marché des carbones, No à REDD, les alternatives systémiques : ‘Buen vivir’, les biens communs, les indicateurs de bonheur, les migrations et les changements climatiques, ce que REDD veut dire pour l’Afrique et l’Asie, comment renforcer les résistances des populations au libre-échange et aux pouvoirs du secteur privé, les cycles vitaux de l’eau, la fonte des glaciers et les pénuries d’eau potable, ‘la marchandisation et financiarisation de la nature : Economie verte, marché carbone’.

L’économie sociale et solidaire

J’ai également découvert à ce Forum l’existence, au niveau mondial, d’un réseau d’appui à une Economie Sociale et Solidaire qui a même une section au Luxembourg. Le RIPESS, (le Réseau International pour la Promotion d’une Economie Sociale et Solidaire) a organisé des ateliers sur:

  • l’interconnection des initiatives d’économie sociale et solidaire, des études et des politiques publiques à travers le monde.
  • l’ESS comme alternative au capitalisme et à la mondialisation  néo-libérale,
  • l’ESS ou la conquête de la démocratie économique’
  • le rôle des l’ESS dans la souveraineté alimentaire, notamment grâce aux solidarités avec l’agriculture paysanne et la lutte contre l’accaparement des terres.

Jean Feyder

Membre de l’ASTM et de SOS Faim

Cet article est paru dans la revue Brennpunkt