novembre 2012


D’importantes fluctuations des prix des matières premières agricoles sont observées depuis ces dernières années. Si les aléas climatiques ont également augmenté dans la même période, ils ne sont qu’une cause marginale d’une volatilité qui n’est plus reliée à la loi de l’offre et de la demande. L’évolution des prix du blé, du maïs, etc… résulte en fait d’un phénomène inédit, celle d’une spéculation massive de la part de nouveaux investisseurs financiers.

Une tendance lourde est mise en évidence depuis ces années : l’attraction des marchés spéculatifs pour les matières premières agricoles. A travers des opérations financières complexes (contrats à terme, fonds indiciels,…) et opaques, hedge funds, fonds de pension, fonds souverains…, le volume des produits financiers dérivés est devenu 20 à 30 fois supérieurs à la production physique des matières échangées.

Si les « future contracts » se sont développé depuis le 19ème siècle pour aider les négociants en grains à se prémunir contre les incertitudes du marché des céréales en garantissant un prix fixé à l’avance, les spéculateurs sur les matières premières jouaient traditionnellement un rôle d’intermédiaire entre les fermiers et leurs partenaires commerciaux.

Avec la dérégulation des marchés financiers et agricoles aux Etats-Unis et dans l’UE, les marchés à terme se sont ouverts à de nouveaux investisseurs dont les motivations relèvent exclusivement d’une logique de profits. Sans jamais entrer en possession physique des matières achetées, ils parient sur l’évolution des prix des produits alimentaires, induisant ainsi pour partie la volatilité des prix observés sur le marché mondial. Or, la hausse des prix des produits agricoles sur les marchés internationaux se répercute directement sur ceux des marchés locaux. Au Sud, les consommateurs consacrent les ¾ de leurs revenus à l’alimentation, sacrifiant les dépenses de scolarité ou des soins de santé : la volatilité des prix accentue faim et pauvreté. Trop pauvres pour investir, produire suffisamment pour leur propre consommation ou vendre au moment où les prix sont hauts, les petits producteurs sont eux-mêmes victimes de la hausse des prix. « Produire pour manger c’est toujours bien, produire pour le marché, on y perd », témoignait un paysan du Burkina Faso. Les grands gagnants du système mondialisé et dérégulé sont les gros investisseurs financiers qui opèrent dans l’anonymat et maximisent leur profit au détriment de tous !

Pour preuve ? Ces échanges de titres sur des matières agricoles qui n’existent pas : en mars 2011, 76 millions de tonnes de blé ont été échangées à la bourse de Chicago, alors même que la récolte annuelle mondiale n’était que de 9 millions de tonnes !

De plus en plus d’observateurs et de décideurs politiques internationaux dénoncent ces pratiques spéculatives : c’est le cas du Commissaire européen chargé du Marché intérieur et des Services, Michel Barnier, mais aussi du Rapporteur Spécial des Nations Unies sur le Droit à l’Alimentation, Olivier de Schutter, dont les travaux de recherche sont d’ailleurs soutenus par le Luxembourg.

Remédier à la volatilité des prix des matières premières agricoles réclame de réguler et de règlementer les marchés financiers. Il s’avère impératif d’interdire l’accès aux marchés agricoles à tous les investisseurs financiers extérieurs à la chaîne agro-alimentaire. Seules, des politiques agricoles de stabilisation des prix (constitution de stocks publics, fixation de prix minimum, …) seront en mesure d’établir des prix stables et rémunérateurs pour les producteurs. Les organisations paysannes des pays du Sud réclament des politiques commerciales plus justes, reconnaissant la souveraineté alimentaire des Etats, ainsi que des politiques de coopération adaptées, donnant priorité à l’agriculture paysanne.

Le Luxembourg est à la fois une des plus grandes places financières mondiales et un des pays les plus généreux au monde en matière d’aide au développement. Adoptée en mai 2012, la nouvelle loi sur la coopération au développement a inscrit la sécurité alimentaire comme un domaine prioritaire. Dans un souci de cohérence, le gouvernement devrait jouer un rôle majeur pour limiter voire interdire ce type de dérives spéculatives : empêcher une concentration excessive et opaque des marchés des matières premières de manière à éviter toute manipulation des cours et ainsi à limiter la volatilité des prix agricoles.

Suite au courrier adressé le 17 septembre au ministre Luc Frieden demandant au gouvernement d’agir en faveur d’une stricte régulation des fonds au niveau national et européen, le collectif de campagne contre la spéculation sur les matières premières (Action Solidarité Tiers Monde (ASTM), Caritas Luxembourg, Cercle de Coopération et SOS Faim Luxembourg), reste en attente d’une réponse. Depuis cette date, l’adoption par le Parlement européen de plusieurs textes législatifs (MIFID 2 et MIFIR) traitant de la régulation des marchés d’instruments financiers marquent une avancée dans la bonne direction mais bien du chemin reste à faire pour mettre fin à des pratiques qui mettent en péril la sécurité alimentaire des populations les plus fragiles.

Marine Lefebvre

Article paru dans le Luxemburger Wort le 24 novembre 2012

A l’automne 2012, le Cercle de Coopération du Luxembourg a initié le « Baromètre 2012 de la cohérence des politiques luxembourgeoises pour le développement équitable et durable« 

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L’agriculture conventionnelle a vécu. Elle a fait les beaux jours de la construction européenne et enrichi quelques groupes de l’agroalimentaire devenus de puissantes multinationales. Elle continuera de survivre au prix de mirobolantes subventions et de la dissimulation des coûts externes, mais ses jours sont comptés !

Depuis 2008, les rapports internationaux validés par les organisations internationales (IAASTD, Banque Mondiale, FAO…) se succèdent qui appellent à un changement de paradigme : non seulement cette agriculture génératrice de 14 à 20% des émissions annuelles de gaz à effet de serres (GES) n’est pas durable, mais elle ne sera plus viable à très brève échéance. La hausse inexorable du coût des produits pétroliers fragilise toujours davantage le modèle. Qu’on y songe : l’agriculture conventionnelle repose sur des intrants indexés sur les prix du pétrole. Or, pour l’injection d’une calorie énergétique, elle n’en produit que 3, comme le souligne la journaliste Marie- Monique Robin dans sa dernière enquête. A l’opposé de l’agriculture conventionnelle, l’agro-écologie multiplie par 15 et même parfois 30 chaque calorie injectée dans le processus de production. Cet indicateur de productivité ne mériterait-il pas de remplacer dans nos calculs économiques le trompeur rendement à l’hectare qui omet en plus la dégradation des sols induite par l’agriculture intensive?

Dans le monde, ce sont près de 2 millions d’agriculteurs qui ont adopté un mode de production basé sur l’agro-écologie et son respect des écosystèmes et de la biodiversité. De fait, les études démontrent que cette méthode permet d’augmenter de 100 à 400% la productivité réelle !

Si les lobbies de l’agro-business restent puissants, nul ne peut rester insensible à la convergence des arguments qui militent en faveur d’une réorientation radicale du mode de production de nos denrées alimentaires. Le 8 novembre, Charles Goerens, en sa qualité de député européen, participait au débat qui suivait la projection du film « Les Moissons du futur » dans l’enceinte du Parlement européen. Interrogé par un collectif d’ONG dont SOS Faim sur la manière dont il comptait agir pour promouvoir les pratiques agroécologiques, C. Goerens a plaidé pour « le droit au développement endogène des agricultures ». « Mon libéralisme m’interdit d’ignorer le droit à la liberté des chances : les écarts de productivité (entre agricultures d’Europe ou d’Afrique) empêchent une compétitivité équitable ! ». Il a notamment proposé que l’UE puisse consacrer des fonds à la recherche alternative dans l’agriculture afin que les exploitants agricoles ne soient pas contraints de produire des OGM s’ils ne le souhaitent pas. « Même si l’agroécologie repose en grande partie sur les savoirs paysans, ceux-ci doivent être enrichis à travers un dialogue constant avec la recherche scientifique. »

Alors que l’UE peine à prendre les mesures qui iraient résolument dans le bon sens, au Sud, les Etats prennent de l’avance. Au Brésil, les politiques agricoles poussées par le Mouvement Paysan sans terre et la Via Campesina, appuient une transition vers des pratiques pérennes. Plus largement, dans les pays où l’agriculture familiale est demeurée le pilier de la production agricole, des mutations sont réalisées. Au Niger, l’Initiative 3N « Les Nigériens nourrissent les Nigériens » intègre la durabilité  et prévoit « la promotion des pratiques durables d’utilisation des ressources naturelles et d’adaptation aux changements climatiques ».

L’approche de la Conférence sur le climat de Doha nécessite de souligner que l’engagement pris par la communauté internationale de limiter à deux degrés le réchauffement de la planète restera inaccessible sans une refonte véritable de notre modèle agricole.

Marine Lefebvre, SOS Faim

Publié le 14 novembre dans Le Quotidien

Lire aussi la prise de position partagée par de nombreuses ONG et Organisations paysannes contre le double jeu/ double discours de la FAO:  Pourquoi la FAO et la BERD promeuvent-elles la destruction de l’agriculture paysanne et familiale?