Le Jeudi a publié le 8 mars 2012 une entretien avec Marine Lefebvre  de retour du Cameroun.

La partie noble de la coopération Sud-Nord: un exemple camerounais

Le Jeudi: «Pourriez-vous nous expliquer ce qui vous a amenée au Cameroun?»

Marine Lefebvre: «SOS Faim Luxembourg organise des voyages de donateurs au rythme d’environ un tous les deux ans. L’idée derrière ces voyages, au-delà de celle de la transparence des actions de l’ONG, est de permettre aux donateurs de mieux comprendre la complexité des régions où l’ONG est présente. Il n’y a rien de tel qu’un voyage de terrain. On peut écrire tout ce qu’on veut ici, on peut faire des émissions et des conférences, ce n’est qu’en rencontrant les partenaires du Sud, en voyant leurs réalités quotidiennes, qu’on va mieux comprendre les défis et à quoi il sert de les aider. Alors que, parmi les donateurs, plus de la moitié n’avaient jamais mis les pieds en Afrique, au retour plusieurs étaient désireux de s’investir plus personnellement dans l’ONG – ce qui est un autre « bénéfice » de ce type de voyage. Au Cameroun, je faisais donc partie de l’équipe d’encadrement.»

Le Jeudi: «Qui sont ces partenaires que vous avez rencontrés?»

M. L.: «Il s’agit essentiellement d’organisations paysannes, puisqu’au Cameroun, comme dans bon nombre de pays africains, c’est 60% de la population qui dépend de l’activité agricole. D’ailleurs, dans l’esprit de tous nos partenaires, il ne fait aucun doute que le développement du Cameroun passera par l’agriculture. Ils estiment unanimement que ce n’est certainement pas en excluant le monde agricole comme l’ont fait pendant des décennies les politiques d’ajustement structurel et les coupes sombres dans les budgets agricoles que le pays pourra se développer.

Le Jeudi: «Cette approche du développement par l’agriculture locale était donc le fil conducteur de votre présence au Cameroun.»

M.L.: «Le fil conducteur des partenaires, quel que soit le pays d’ailleurs, c’est la lutte contre la pauvreté du monde rural par, avant tout, la valorisation de l’agriculture essentiellement familiale. Au fil du temps on s’aperçoit que les paysans ne sont pas les damnés de la Terre. Lentement, grâce à aux initiatives, notamment des organisations paysannes et du financement rural, on valorise l’image du paysan. Cela augmente aussi les chances d’attirer les jeunes vers la terre, comme alternative à l’exode rural vers les villes – qui ne fonctionne pas – ou à l’émigration vers l’Europe – qui ne fonctionne pas non plus. En valorisant le travail paysan, on ouvre des perspectives aux jeunes qui se rendent compte qu’ils peuvent être utiles, nourrir leur famille et s’en sortir.»

Le Jeudi: «D’où vient la formulation de ce « fil conducteur » qui va à l’encontre de la promotion de l’agriculture industrielle et des discours sur les révolutions vertes qu’on entend par ailleurs?»

M.L.: «Ce constat nous vient d’un accompagnement des partenaires du Sud, qui l’ont formulé eux-mêmes. On peut mieux comprendre l’évolution de la réflexion dans ce domaine en suivant la relation que nous avons avec le Service d’appui aux initiatives locales de développement – le Saild. Il s’agit d’une ONG camerounaise, partenaire historique de SOS Faim, qui est née en 1985. Avec la volonté de contrer la pauvreté des paysans, cette association a identifié les difficultés qu’ils rencontraient selon quatre axes: les capacités techniques, l’accès aux informations, l’accès au financement et la structuration pour conduire des activités par eux-mêmes. Cette prise de conscience était certainement dans l’air du temps, parce qu’on la voit émerger simultanément dans plusieurs pays. Elle débouchera très tôt sur des échanges et des synergies entre organisations.»

Le Jeudi: «Les structures qui naissent ainsi sortent du modèle de coopération entre Etats.»

M.L.: «C’est ce qui est nouveau d’ailleurs: il s’agit d’émanations d’une société civile, qui, prenant acte de l’incapacité des Etats à résoudre les problèmes, décide de se prendre en main, de remplacer les espoirs déçus du financement public par la coopération avec des partenaires fiables. SOS Faim participera à ce nouvel élan.

Le Jeudi: «Il est intéressant de noter que ces quatre axes ne parlent pas de la fuite des jeunes…»

M.L.: «C’est une préoccupation qui s’est ajoutée par la suite, tout comme celle de la place des femmes sur qui repose l’essentiel de la production agricole alors qu’elles n’ont accès ni à la terre, ni au financement. Promouvoir le rôle des femmes est un nouvel axe qui est de plus en plus demandé sur place et qui, donc, s’impose.»

Le Jeudi: «Retour aux années 1990 et au Saild…»

M.L.: «Rapidement, le Saild va organiser des achats groupés pour les paysans, ouvrir un service d’épargne-crédit, apporter de la formation en ouvrant un centre de documentation, publier un bulletin de liaison des paysans – La Voix du paysan – qui est devenu un formidable outil d’information technique et politique et de valorisation de l’agriculture familiale, avec, notamment, un courrier des lecteurs bien fourni et des exemples de gens qui quittent la ville pour démarrer une activité.

La revue, produite par trois personnes, est imprimée sur une vieille rotative et diffusée en voiture ou en mobylette dans les villages.»

Le Jeudi: «Sur quoi ces initiatives vont-elles déboucher concrètement?»

M. L.: «Dans un premier temps, sur l’émergence de divers mouvements paysans dans les pays africains qui s’inspireront mutuellement, et qui, eux, déboucheront sur des plate-formes nationales, et des mouvements sous-régionaux.»

Le Jeudi: «Le mouvement paysan camerounais est donc né de cette dynamique.»

M. L.: «Oui, comme d’ailleurs la NOWEFOR (North Western Farmers Organization) que nous soutenons aussi. Ces organisations ont, depuis, ajouté de nouveaux services, comme la sélection de variétés, la facilitation à l’accès aux marchés, l’aide au marketing, les conseils pour éviter de tomber dans un système de vente à perte… des problèmes qu’on n’imagine pas ici.»

Le Jeudi: «C’est aussi au Cameroun qu’a eu lieu la fameuse campagne contre les poulets congelés européens

M. L.: «Le mouvement se rendra compte qu’il lui faudra malgré tout plaider auprès de l’Etat – ne fût-ce que pour dénoncer la corruption, une force qui, trop souvent, réduit à néant les efforts des paysans. L’Acdic – l’Association citoyenne pour la défense des intérêts collectifs – sera créée fin 2004, avec l’aide de SOS Faim, sur le concept « produisons local, consommons local ». Sa première tâche aura été de mener une étude qui lui permettra de dénoncer les scandaleuses exportations par l’Union européenne de cuisses de poulet congelés – et d’y mettre fin surtout. Cette étude, dix ans après, reste exemplaire et fondatrice. Elle a contribué à la notoriété de l’Acdic et de son président, Bernard Njonga – ancien président de SOS Faim Belgique – et a permis à l’Acdic de nouer des liens avec des députés verts européens. Elle a aussi débouché sur une relance de l’activité avicole au Cameroun, allant jusqu’à la création récente d’une intersyndicale avicole et d’une chaîne d’abattage de poulet local.»

Le Jeudi: «L’Acdic a-t-elle embrayé sur d’autres actions de ce type?»

M. L.: «En novembre 2011, elle a eu une grande idée pour une campagne de dénonciation de la corruption: la communication par SMS – s’il y a une technologie qui a bien pénétré le monde rural, c’est le téléphone portable.

Combinée à une équipe de 12 personnes qui sillonnent le pays, la technique a permis à l’Acdic de dénoncer publiquement toute une série de négligences, comme la défaillance d’un bac pour passer une rivière ou l’abandon dans un parc de près de mille tracteurs livrés par la coopération indienne.

Une fois par semaine, l’association choisit l’information la plus pertinente du moment, l’envoie sous forme de SMS à près de 100.000 destinataires – paysans, médias, décideurs –, les destinataires et les journaux nationaux la relaient et le gouvernement est acculé à agir.

Ils ont transformé un SMS hebdomadaire en un important outil de citoyenneté.

Je suis d’ailleurs d’avis que cette dynamique de la société civile, qui n’existait pas il y a 20 ans, associée aux immenses capacités d’adaptation, donne aux Africains d’aujourd’hui, une vraie force et un réel espoir.»

Propos recueillis par

David Broman