Bukavu, RDCongo,  juillet 2011 :

Ni front ouvert, ni bombardement, la guerre qui n’en finit pas à l’est de la RDC est au centre de ce que les historiens  ont nommé la Première guerre mondiale africaine, déclenchée à la suite du génocide au Rwanda et au renversement du Président Mobutu du Congo, alors dénommé Zaïre. Depuis une quinzaine d’années, les populations y sont prises en étau entre les retournements d’alliance politiques et les changements de tactiques militaires des nombreux protagonistes  du conflit.

« Ici, ce n’est pas une guerre scientifique et il n’y a aucune règle qui s’applique » ironise Charles avec cet humour désopilant dont sont capables ceux qui ont tout vu et qui refusent de céder au désespoir. « Des groupes armés sont cachés dans les montagnes et surgissent de temps à autre dans les villages où ils pillent et violent, puis s’en retournent sans être inquiétés. »

Originaire de la capitale de la province du Sud Kivu, Bukavu, Charles Cikomola a travaillé auprès des déplacés dans les camps mais, très vite, il a senti l’importance de les aider à rentrer dans leurs villages pour retrouver leur autonomie. Si la situation sécuritaire est loin d’être revenue à la normale dans l’Est de la République Démocratique du Congo, il y a, depuis 2003, un semblant de stabilisation qui autorise les rapatriements et la relance d’activités.

« Certaines ONG étrangères continuent toujours de distribuer des sacs de riz, sans s’inquiéter de ce que cette charité décourage les villageois à mener leurs propres activités. Ce dont les paysans ont besoin, c’est de refaire leur cheptel et de retrouver des outils de production pour cultiver leurs champs, non pas de nourriture tombée du ciel qui les installe dans la dépendance de l’aide extérieure ! ».

Au volant de son véhicule 4×4 pour nous conduire vers les villages perdus dans la plaine de la Ruzizi, Charles se concentre pour franchir un passage à guet assez abrupt et poursuit : « Les provinces du Kivu n’ont aucune infrastructure mais on s’organise comme on peut ; ce ne sont pas les ONG qui peuvent financer des routes ou des branchements au réseau électrique mais il y a tant à faire, qu’on peut facilement améliorer bien des choses. »

Dans cette région sinistrée et abandonnée par le pouvoir central de Kinshasa, les initiatives proviennent de la base. Les villages s’organisent en associations paysannes et se tournent vers des ONG d’appui pour signaler leurs besoins en fonction de leur environnement et du type d’activité que les paysans peuvent y mener. A défaut de services publics, c’est la société civile locale qui s’organise pour monter des structures d’encadrement.

A Kiringye, nous sommes accueillis par le Président du Comité des Riziculteurs, accompagné du coordinateur de l’ONG locale qui apporte un encadrement technique. Les riziculteurs membres du comité sont présents également, heureux de nous montrer l’ouvrage d’irrigation financé par les Amis du Kivu, via SOS Faim. Un simple canal d’un mètre de large avec un système d’écluse a métamorphosé les conditions de production sur un périmètre de 150 hectares qui bénéficient à 300 riziculteurs. Sur des parcelles de seulement 0,5 ha, les familles ont doublé leur production annuelle depuis que la gestion de l’eau leur permet de faire deux à trois récoltes par an. Sans aucun produit phytosanitaire ni fertilisant, les producteurs obtiennent une quarantaine de sacs de 100kg pour un montant total d’environ 1600 dollars (un peu plus de 1000 euros) qui leur procure 120 dollars de revenus mensuels.

Aussi dérisoires que nous paraissent ces chiffres, ils manifestent pourtant une activité génératrice de revenus qui vient s’ajouter aux maigres productions vivrières (manioc, cannes à sucre, …) et au petit élevage qui font l’ordinaire des familles paysannes de la région.

Dans cet immense pays doté de toutes les richesses naturelles, les familles rurales vivent sous le seuil de pauvreté, soit avec moins d’1 dollar par jour.

« Ici, personne ne peut consacrer quotidiennement 1 dollar pour se nourrir. » Difficile à concevoir, même sur place, lorsque pour le moindre plat consommé au restaurant, on dépensera un minimum de 20 dollars et déjà 2 pour une simple bouteille d’eau !

Comment les gens vivent-ils alors ?

Si dans ce pays la guerre n’est pas conventionnelle, la misère non plus ; aucun mendiant qui patiente pour une aumône, mais des cohortes de femmes et fillettes sans taille, ployées sous leur charge et qui parfois relèvent des yeux hagards.

Ici, les marchandises vont à pied et le portage est le gagne-pain des plus pauvres mais aussi la voie unique pour relier les champs aux marchés… Une récolte de choux, des régimes de bananes, un sac de charbon extrait de mines artisanales, tout descend vers la ville de Bukavu sur le dos des femmes, alors que certains villages sont à plusieurs jours de marche.

Les quelques centaines de francs congolais tirés de ces pénibles labeurs restent dérisoires, au regard de la peine et du temps passé… Mais les gens d’ici ne peuvent vendre que leur force de travail et, en l’absence d’activité économique, il ne reste que le portage… Pour sortir de cette misère, les paysans ont besoin d’outils productifs ; ils ont besoin aussi de s’organiser pour mettre en commun leurs productions et, ainsi, gagner une force de négociation face aux commerçants des villes qui imposent leurs prix à des femmes qui ne peuvent pas rapporter sur leur dos au village la marchandise invendue en ville.

Dans le village de Kabamba sur le territoire de Kabare, la SOPED (Solidarité paysanne pour le développement endogène) encadre des victimes de guerre, des orphelins et des femmes violées. Les Amis du Kivu apportent leur contribution à la SOPED en distribuant des semences et des chèvres suivant le principe du crédit rotatif appliqué dans nombre de villages.

Dans ce village qui a pour atout d’être traversé par l’une des rares routes goudronnées de la province, les paysans se sont organisés en coopérative et ont demandé la construction d’un bâtiment de stockage pour rassembler les productions que les femmes acheminent du haut des collines. Mulume Bijaci, le coordinateur de la SOPED explique : « ce bâtiment nous offrira plein d’avantages : si les villages ne stockent plus, ils risquent moins d’être attaqués par les pillards ; en plus dès qu’on aura réuni 2 ou 3 tonnes de haricots, on pourra louer un camion pour transporter le tout jusqu’à Bukavu et épargner ce trajet aux femmes et on sera sur le marché en position de force pour ne pas nous laisser imposer les prix par les négociants de Bukavu. »

Comme nous l’interrogeons sur cette manche vide qui pend à son bras droit, Milume s’exclame : « c’était  en 2004 au village, les Interhamwe[1] tiraient à l’aveuglette ; gloire à Dieu que les balles n’ont pas touché ma tête, sinon l’homme ne serait plus là ! »

 

La plupart du temps très discrètes, les femmes de la coopérative se sont réunies ; elles tiennent à me parler. Deux d’entre elles, une jeune et une plus âgée, connaissent suffisamment le français pour se lancer au nom de leur groupe : « plusieurs d’entre nous ont été enlevées et emmenées dans la montagne pendant plusieurs jours. Dans les montagnes, nous devenons les femmes des hommes armés. Quand ils nous relâchent, nos familles ne veulent plus de nous… »

Le viol est une arme de guerre ; en RDC, il s’est totalement banalisé et le fléau suscite la création d’un nombre croissant d’ONG qui veulent « lutter contre les violences sexuelles ».

Et que puis-je moi dire à ces femmes sinon, en serrant la main de chacune, les yeux dans les yeux, que je ferai entendre leur voix tout là-bas, en Europe ; c’est à dire, au Luxembourg ?

Le paroxysme de l’Afrique, le Kivu !

Comme nous reprenons la route et terminons la journée en partageant un plat de foufou à base de manioc et de tilapia pêché dans le lac Tanganyka avec Charles et son équipe,  Pacifique, le vétérinaire, raconte sa rencontre avec des hommes du FDLR[2] qui l’ont dévalisé alors qu’il roulait en moto sur les pistes des hauts plateaux. Il a donné le peu qu’il avait, on lui a laissé la vie sauve. « De toute façon, on n’a pas le choix ; il faut bien qu’on aille dans les villages pour suivre les activités… »

Les Amis du Kivu s’efforcent d’aller partout où les besoins sont identifiés. Certains villages partenaires sont ainsi situés à plusieurs jours de marche à pied dans la montagne, sans aucun accès motorisé possible ! Tout là-bas, Charles et son équipe ont acheminé des semences de maïs, de haricot, de pomme de terre,  des boutures de manioc, des chèvres et des « boucs améliorateurs ». Ces dons en nature sont fondés sur le principe du crédit rotatif  et de son  remarquable effet multiplicateur : lorsqu’une chèvre est attribuée à une famille, une autre famille est déjà désignée pour recevoir son premier chevreau à venir, et ainsi de suite. C’est ainsi que, depuis le lancement en janvier 2009 de ce programme de relance de la production agro-pastorale au Kivu, les 992 chèvres et les 46 boucs avaient, après deux années, donné 237 petits redistribués au sevrage.

En totalisant l’ensemble des activités menées sur les territoires de l’action, ce sont plus de 15 000 ménages qui ont bénéficié d’un ou plusieurs aspects du programme. Avec en moyenne 6 personnes par ménage, l’action du consortium des Amis du Kivu touche donc environ 90 000 personnes, tandis que 100 000 sont visées à échéance des 3 ans du programme, fin 2011. Développé à la base, par les acteurs locaux, en fonction des besoins concrets, le programme de relance affiche un coût total de 1 139 908 euros, ce qui prouve que, pour 10 euros, on peut sortir de la misère un ménage du Kivu…

D’autres leçons de choses nous attendent encore. Alors que nous  sommes stationnés sur un bas côté le temps de faire réparer la roue de secours qui avait crevé, une horde d’enfants s’approche. Nous échangeons des salutations, puis des sourires. Ils sont calmes, silencieux même ; intimidés sans doute. Nous avons un sac d’oranges dans le véhicule et songeons à leur en donner mais nous nous ravisons lorsque nous réalisons qu’il n’y en a pas une par enfant. Qu’à cela ne tienne : John l’ingénieur agronome demande aux ainés de constituer un groupe autour d’eux et leur confie la tâche de faire le partage d’une orange. Ils sont 8, peut-être 10 par groupe mais il n’y aura pas une dispute, pas une récrimination ni le moindre braillement pour contester le partage ou la taille des parts : chacun est servi d’un quartier, l’opération a fait couler le jus des oranges mais tous avalent goulûment ces précieux fragments. Et nous autres Muzungu (blancs) individualistes qui croyons qu’on ne peut partager que des fruits entiers !…

Partis du lac Tanganyka au Burundi, nous avons rejoint plus au Nord le lac Kivu où se trouve la capitale de province, Bukavu. Imaginez une ville de plus de 700 000 habitants sans aucun feu tricolore, ni vrai bouchon ; il n’ya pas assez de véhicules en circulation. Bukavu s’étend sur les rives sud du lac Kivu et grimpe sur les collines. Le site est sublime. Sur le versant est du lac, le Rwanda et la ville de Cyangugu où il fallait se rendre pour passer des appels internationaux jusqu’aux années 90 du XXème siècle ! Il faut dire aussi que Bukavu (« le passage des vaches » en Swahili) est une bourgade bâtie par le colonisateur belge dans les années 20. Jusqu’en 1960, aucune personne de couleur n’était admise dans ses rues, les vieux s’en souviennent.

Depuis ces toutes dernières années, les gens de Bukavu voient enfler la ville à vue d’œil et on observe effectivement que beaucoup de tôles de toitures réfléchissent encore la lumière ; le phénomène ne dure que jusqu’à la première saison des pluies. Les « constructions » sont plantées sur les flancs abrupts des collines, à la merci des glissements de terrains que ne manquent pas de provoquer chaque année les trombes d’eau équatoriennes. C’est à cause de l’insécurité des villages ; après leur fuite à cause de la guerre, beaucoup de gens préfèrent s’installer en ville plutôt que de retourner dans les collines. Charles en est désolé car la ville n’a rien à offrir aux exilés, tandis que les campagnes ont besoin de main d’œuvre aux champs, si l’on veut nourrir la ville et ne plus dépendre des sacs de riz du PAM (Programme Alimentaire Mondial).

Charles tient à nous emmener voir les marais de Buhanga, devenus des champs maraîchers de plus de 2000 hectares, exploités par 458 ménages. Entre deux pans de collines, une étroite vallée qui n’était cultivable qu’en saison sèche. Sur 4 km de long, le bas-fond a été drainé sous la supervision des Amis du Kivu. Avant d’obtenir les fonds nécessaires pour ces grands travaux avec le cofinancement européen, les Amis du Kivu avaient déjà réalisé le reboisement des collines alentour, décharnées par les besoins en bois de chauffage des camps de déplacés. Aujourd’hui, c’est une vallée paisible où femmes et hommes s’activent dans les champs. La pomme de terre associée au tournesol y donne des résultats prometteurs. Manioc, maïs et divers légumes y sont cultivés. La zone est fertile et les paysans s’en sortent bien ; la présidente du collectif se félicite de ce que les techniques culturales proposées ont été bien assimilées et ont effectivement amélioré les rendements, mais il manque là aussi des infrastructures pour acheminer les denrées vers la ville en épargnant la peine des femmes et des fillettes. Ailleurs, les formateurs et animateurs paysans doivent mettre l’accent sur les techniques de régénération des sols et transmettent les techniques de compostage organique pour fertiliser la terre.

Dans une région rurale au si formidable potentiel agricole, mais où les paysans ne mangent pas à leur faim,  leur accompagnement pour la relance d’activités pérennes est à la fois salutaire et crucial car, comme nous le font remarquer nos partenaires congolais, « prendre les armes est une alternative économique » pour ces forces jeunes et vives auxquelles les politiques ne proposent aucun avenir.

Autour d’une bouteille de Primus, la bière locale préparée à base de riz, avec une voix assez puissante pour passer au-dessus de la rumba congolaise, un animateur nous raconte comment un groupe de Pygmées, las de subir les attaques des diverses milices, s’est à son tour converti au banditisme. « Le pouvoir actuel ne contrôle que les villes, Kabila [le président de la RDC] se réjouit de ce qu’il a pour lui et ne cherche pas à pacifier le pays. Les dividendes en provenance des villes de l’Ouest lui suffisent. »

De retour au Luxembourg, je suis tombée sur l’article de Charles Kenny, un économiste du développement travaillant aux Etats-Unis qui, dans un papier consacré à la RDC concluait comme je m’apprêtais à le faire : « Tout cela indique que le développement est possible, même en l’absence d’institutions de gouvernance en état de fonctionner —et même pendant une guerre civile. Et cela, c’est la réfutation de l’idée qu’il faut attendre pour améliorer des vies, ou nous concentrer sur le développement durable, jusqu’à ce que les administrations fonctionnent comme des machines bien huilées et que l’état de droit soit universellement appliqué. Une mauvaise gouvernance n’est pas une raison valable pour refuser notre soutien à certains de ceux qui en ont le plus besoin. »

 

Marine Lefebvre-SOS Faim-www.sosfaim.org

Article paru dans Le Jeudi du 15 septembre


[1] Les Interahamwe constituent la milices rwandaise responsable de la plupart des massacres pendant le génocide de 1994. Beaucoup ont trouvé refuge dans les montagnes de l’Est de la RDC où elles poursuivent leurs exactions.

[2] Les FDLR, Forces démocratiques de libération du Rwanda est un groupe armé formé en République démocratique du Congo en 2000 pour défendre les intérêts des Hutus rwandais réfugiés en RDC.