L’Europe traverse une crise inédite. Et si l’inédit résidait moins dans la crise que dans l’impossibilité désormais pour l’Europe de se défausser des phénomènes de crise sur son territoire en les exportant ?

Prenons le volet agricole de l’UE : la PAC a permis de reconstruire une agriculture capable de nourrir les citoyens européens, mais savons-nous à quel prix ?

Dès les années 70, les crises de surproduction ont été évacuées via des subventions aux exportations vers les régions moins organisées, où, parallèlement, le FMI imposait une libéralisation des échanges. Loin d’endiguer la faim dans le monde, cette libéralisation a débouché sur des politiques qui ont considérablement affaibli les économies des pays en voie de développement auxquels on imposait des politiques d’ajustement structurels. La conséquence de ces politiques dans le domaine agricole ? A partir des années 80, l’Afrique est devenue importatrice nette de produits agricoles alors qu’elle était exportatrice nette jusque-là ! Et ce n’est pas tant la démographie qui est en cause dans cette mutation que les choix politiques : suppression des protections douanières et des soutiens des Etats à l’agriculture, priorité donnée aux cultures d’exportation (coton, cacao…) pour faire entrer les devises au détriment des productions vivrières locales…

Il a fallu du temps, et ô combien de dégâts…, pour que les pays concernés relèvent la tête…

A l’exemple du Kenya qui, las de dépendre des importations de lait tandis que ses producteurs ne parvenaient pas à s’insérer sur le marché intérieur, a décidé en 2004 de relever les droits de douane de 25 à 60%. Combinée à une politique de soutien à la filière lait, d’aide aux producteurs locaux, de formation et d’appui à la commercialisation, cette mesure a permis au Kenya d’augmenter sa production laitière de …84% entre 2000 et 2007. Aujourd’hui, ce pays est capable de satisfaire la demande de sa population. Entendons-nous : il ne s’agit pas de fermer ses frontières aux importations, mais simplement de protéger les producteurs locaux (ainsi que l’UE le fit pour développer son agriculture) de la concurrence déloyale que représentent les importations subventionnées, dont le prix d’achat est forcément moins élevé que celui des productions locales dont la productivité reste d’autant plus faible qu’elles ne sont pas soutenues.

Les pays du Sud relèvent la tête et, avec eux, les citoyens du Nord conscients que leur mode de vie dépensier impose un coût élevé non seulement aux ressources de la planète, mais aussi à la   population mondiale défavorisée, celle qui est majoritaire sur la planète.

Marine Lefebvre