Alors que l’ingénieur agronome Michel Griffon évoque la piste d’une « agriculture intensive en intelligence et en écologie » pour répondre aux défis alimentaires de l’avenir, nombre d’agriculteurs sont forcés de se battre contre ceux qui devraient être leurs premiers alliés : les politiques.

Dans les pays du Sud, la situation des paysans est particulièrement critique et les partenaires de SOS Faim témoignent régulièrement de leurs difficultés à entretenir des dialogues constructifs avec leurs autorités. Dernier exemple en date, la manifestation paysanne prévue avec l’ACDIC, Association citoyenne de défense des intérêts collectifs, le 31 mai dernier  au Cameroun : dès la veille au soir, 37 membres du personnel de l’ACDIC et  paysans ont été interpellés à la sortie du bureau de l’association et menés au Commissariat central de la ville de Yaoundé. Le lendemain matin, le siège de l’ACDIC était assiégé par la police, avec près de 500 manifestants, paysans et membres de l’ACDIC, bloqués à l’intérieur. « L’objectif du déploiement des forces de police est clairement d’empêcher la manifestation. Les bureaux de l’ACDIC sont actuellement assiégés par la Police (…), certains employés ont été conduits au poste et tout accès à l’ACDIC semble bloquer », a expliqué Jacob Kotcho le 31 mai à notre collègue.

Rassemblement paysan devant le siège de l'ACDIC

Dans la soirée, les 37 personnes ont été libérées après avoir été  retenues au Commissariat central de Yaoundé et l’encerclement par les forces de l’ordre du siège de l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs a été levé. L’ACDIC a tenu à préciser que la date de cette manifestation  avait pourtant été reportée du 13 au 31 mai, afin d’éviter la période précédant la fête nationale du 20 mai, présentée comme particulièrement sensible par les autorités publiques. Malgré cet effort, les dites autorités se sont montrées répressives sur un sujet qui relève pourtant de l’intérêt général. En effet, à l’issue de leur marche pacifique, les paysans souhaitaient remettre aux autorités un mémorandum « pour l’amélioration des conditions de vie des paysans et de l’agriculture au Cameroun » et dénoncer ainsi  « les travers du ministère de l’Agriculture dans ses missions d’accompagnement des  producteurs : corruption, instrumentalisation des paysans, détournements, affairisme ; dénoncer l’inefficacité des solutions qui sont pour l’heure apportées aux vrais problèmes de l’agriculture camerounaise ; attirer l’attention sur la baisse continue du niveau de vie des producteurs. » 

Face à cette violation de la liberté d’expression et aux maltraitances subies par les personnes arrêtées, l’ACDIC a immédiatement réagi en publiant, de concert avec la Coalition Souveraineté Alimentaire (COSAC), une déclaration déplorant notamment que « l’autorité publique ait gâché cette opportunité de prouver à l’opinion publique nationale et internationale le caractère erroné du cliché selon lequel  la liberté d’expression reste un défi au Cameroun, où les manifestations tendant de manière citoyenne, pacifique et constructive à poser des problèmes sociaux pertinents sont systématiquement interdites. »

Difficile en effet de comprendre l’attitude des autorités face à un mémorandum paysan qui se veut constructif et réclame notamment :

« La création d’une Agence de soutien à la production agricole, solution plus adaptée qu’une banque agricole à la situation des petits producteurs ;

L’instauration de la bonne gouvernance au MINADER ;

La facilitation de l’accès des petits producteurs aux intrants agricoles, particulièrement les semences, en début de campagne ;

L’organisation des états généraux de l’agriculture camerounaise avec en ligne de mire une loi sur l’orientation agricole au Cameroun ; »

Hormis le point remettant en question la gestion du Ministère de l’agriculture et du développement rural (MINADER), l’ensemble des revendications paysannes affiche une volonté participative et constructive qui ne trouve pas d’écho du côté des autorités publiques. Au contraire, la démonstration de force du 31 mai a été une fois de plus révélatrice des privations de libertés d’expression au Cameroun et de la volonté du gouvernement d’empêcher toute forme de contestation. Mais le malaise paysan et le besoin de changement sont aigus. Loin de décourager les paysans, la répression les a encouragés à élaborer une Déclaration :

« Nous, Paysannes et Paysans  originaires et en provenance de toutes les régions du Cameroun

Déclarons  solennellement être fortement indignés et choqués par l’accueil et le traitement qui nous ont été réservés à Yaoundé, alors même que notre démarche était pacifique. (…)

Prenons note de cette situation d’humiliation inimaginable subie alors que nous essayions d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur les problèmes du monde rural, grenier du Cameroun ;

Nous réjouissons de ce que cette souffrance a renforcé les liens de solidarité entre les paysans gardés à vue sans motif, et tous les autres empêchés de manifester ;

Exprimons notre colère et notre indignation face à la réponse brutale des pouvoirs publics et annoncent, en réaction, notre décision de créer une organisation paysanne dénommée «Actions Paysannes », dont le but est d’œuvrer à la défense des intérêts des paysans du Cameroun ;

Prenons  rendez-vous à Yaoundé le 30 août 2011, pour poser publiquement la problématique de l’agriculture au cœur de la campagne électorale pour la présidentielle de 2011. »

Le mémorandum ajoute : « Si d’ici là des mesures sont prises pour l’amélioration des conditions de vie des paysans, nous viendrons féliciter et encourager les autorités.

Si par contre, aucune lueur d’espoir ne pointe à l’horizon des paysans, nous manifesterons une fois de plus pour nous faire entendre de l’ensemble des candidats, afin de les pousser à prendre des engagements publics pour la promotion du monde rural. »

Bernard Njonga, le Président de l’ACDIC, s’est déclaré « très étonné de la fierté  avec laquelle les paysans arrêtés racontaient leur séjour en cellule (…). Nul doute que cette fierté contagieuse aura été pour beaucoup dans les décisions prises le lendemain lors de la rencontre paysanne. (…) A quelque chose, malheur est bon. Comme observateur et parfois même acteur du monde rural, il ne me souvient pas avoir été témoin d’une organisation paysanne née avec autant d’engagement et de convergence de vision comme celle-ci, dénommée «ACTIONS PAYSANNES »  que les paysans ont crée, réunis en conclave à Yaoundé après la libération de ceux des leurs arrêtés lors de la manif. »

Vieille habituée des luttes citoyennes, l’ACDIC s’engage à apporter son soutien à cette nouvelle venue sur la scène de la résistance citoyenne. A ce soutien s’ajoute celui du Député Européen José Bové, qui a fait parvenir une lettre pour exprimer sa solidarité avec les militants, rappelant les batailles déjà remportées par l’ACDIC : « La lutte que vous menez depuis de nombreuses années pour la souveraineté alimentaire au Cameroun a déjà permis de stopper les importations de poulets congelés. En agissant avec détermination, vous avez permis de relancer la production avicole locale, d’améliorer la sécurité alimentaire de nombreuses familles camerounaises et de recréer de nombreux emplois induits qui avaient été détruits.(…) Comme vous l’avez montré concrètement, l’introduction de 10%  de farine de manioc ou de farine de maïs dans le pain permet d’une part de réduire les importations de blé qui grèvent fortement la balance commerciale du Cameroun (ce qui est d’autant plus inquiétant dans une période ou les prix observés sur les marchés mondiaux atteignent des niveaux dangereusement élevés), et d’autre part de garantir le développement agricole du Cameroun. Cette démarche permet de faire d’une pierre deux coups.»

Naguère isolées, les luttes citoyennes s’inscrivent de plus en plus dans un réseau de solidarités nationales et internationales qui se tissent en faveur d’un environnement économique et politique plus équitable. Las de courbés l’échine, les paysans redressent la tête à leur tour. Au Cameroun, les militants rejoignent la cause paysanne pour « rappeler leur vœu de voir des solutions structurelles apportées au risque de crise alimentaire, à côté des mesures ponctuelles jusqu’ici prises par les pouvoirs publics. »

M.Lefebvre