Les organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest sont venues en force à Dakar. Le 11ème Forum Social Mondial s’est achevé dans la capitale sénégalaise le 11 février dernier après une semaine d’intenses débats. Après Nairobi en 2007, c’était la seconde fois que l’opposition à l’ordre néo-libéral choisissait le continent africain pour tenir forum. Depuis sa première édition à Porto Allegre en 2001, la manifestation a conservé son leit-motiv, « un autre monde est possible » mais son public s’est élargi et densifié. Les thématiques agricoles et d’accès à la terre, la souveraineté alimentaire et la situation des migrants ont cette fois dominé les débats.

Eva Joly, présidente de la commission du Développement du Parlement européen s'entretient avec des Sénégalaises déterminées à faire valoir leur droit à la terre.

Pour les organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest, la tenue du Forum dans une capitale ouest-africaine, en un lieu pour elles accessible, a été une occasion à ne manquer sous aucun prétexte. De fait, les organisations partenaires de SOS Faim ont, à leur initiative individuelle, fait le déplacement en nombre, du Sénégal bien sûr, mais aussi du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. Elles sont venues chercher un espace d’échange et de partage d’expériences, une tribune et un auditoire attentif ; elles en sont reparties confortées dans leur approche et leurs analyses, renforcées par leurs convergences de vues.

Rares sont en effet pour elles les occasions de faire entendre leur voix, comme le prouve par exemple l’impasse des négociations sur les Accords de partenariat économique (APE) avec la Commission européenne qui ne prend pas en compte une légitime inquiétude face aux termes inéquitables de l’accord proposé. Et si la FAO (Food and Agriculture Organization) et le Rapporteur spécial de Nations Unies pour le Droit à l’Alimentation plaident, comme les organisations paysannes, la cause de l’agriculture familiale, la portée de ces voix est encore largement contestée par les intérêts de l’agrobusiness.

Au Sénégal justement, où 95% des exploitations agricoles sont familiales, les études menées par l’IPAR (Initiative Prospective Agricole et Rurale) et ses partenaires indiquent que « les affectations de terres réalisées auprès d’investisseurs privés nationaux (autorités politiques, religieuses, hommes d’affaires, etc.) et internationaux (sociétés privées souvent appuyées par leurs Etats d’origine) se situent entre 450 et 600 000 ha, soit 30 à 40% des réserves foncières du pays ». Nombre de victimes d’expropriation suite à l’arrivée d’investisseurs étrangers sur leurs terres ont pu témoigner lors des ateliers du Forum. Des producteurs de la région de Louga ont décrit comment un investisseur s’était emparé de 3 000 hectares dans leur communauté rurale. Le déroulement opaque de cette opération a été accompagné de promesses d’aménagements (création d’un forage, infrastructures villageoises, etc.) qui n’ont pas été tenues. Au final, toutes les surfaces encore disponibles ont été concédées à un investisseur étranger, causant de nombreuses difficultés pour l’exploitation des ressources communes (recherche de bois de chauffe, zones de parcours, etc.).

Venu du Mali, Faliry Boly, Secrétaire Général du syndicat rizicole SEXAGON, a dénoncé le déplacement de villages entiers au profit de nouveaux investisseurs venus cultiver la canne à sucre. « Mais est-ce qu’il y aura suffisamment de ressources en eau pour tout le monde ? Nous avons essayé d’attirer l’attention des autorités sur ce point, nous avons porté tout cela auprès du ministère. Le ministre nous a dit carrément qu’il n’était pas au courant de ce qui se passe dans cette zone et que d’après les informations dont il disposait, ces zones n’étaient pas habitées. C’est sur cette base qu’il aurait octroyé des terres aux investisseurs étrangers. »

Divers témoignages de ce type ont mis en lumière le rôle de programmes de grande envergure initié sous l’impulsion de politiques nationales ou internationales (programme d’autosuffisance en riz, dispositif MDP, Mécanismes pour un Développement Propre, production d’agrocarburants, etc.) dans le phénomène d’accaparements de terres. Souvent très exigeants en eau, non respectueux d’une gestion durable des ressources naturelles et favorisant l’introduction d’OGM,  ces programmes cumulent les motifs de refus par les paysans concernés.

C’est de tout cela et de bien d’autre chose qu’on a débattu à Dakar et, malgré la programmation  chaotique du Forum, la motivation des participants et leur implication ont porté leurs fruits. Avec plus de quarante ateliers organisés durant le Forum sur le seul thème de l’accaparement des terres, et des intervenants de toutes nationalités (on a vu des Maliens débattre avec des Mozambicains, des Chiliens et des Indonésiens dans un système de traductions simultanées assez complexes), il était peu probable de parvenir en 6 jours à un document de synthèse qui suscite le consensus !

Pourtant, élaboré sous l’impulsion de plusieurs ONG internationales et de la plateforme d’organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest, appelée ROPPA, partenaire de SOS Faim, l’Appel de Dakar marque la convergence réussie des luttes contre les accaparements de terres. Exposant tout d’abord les apports sociaux, économiques et environnementaux des agricultures familiales et paysannes, cet Appel récapitule les risques que les accaparements font peser sur les populations rurales. Il formule ensuite les exigences des communautés locales à l’attention des gouvernements locaux et nationaux, des institutions régionales et internationales, afin que cessent immédiatement les privations que des projets d’investissement font subir aux paysans dans leur accès aux ressources naturelles.

« Les Etats du Sud doivent prendre en compte leurs populations, tourner le dos au mirage des investissements étrangers accueillis sans contrepartie, que ce soit en termes de répartition des richesses produites ou de respect des populations locales », ont martelé les représentants du ROPPA.

Alors que peu d’instance internationale tendent l’oreille aux revendications des organisations paysannes, ce Forum aura, d’après Rama Niang du Comité national d’organisation du Forum, marqué « un pas en avant significatif pour les mouvements sociaux africains ». Avec l’Appel de Dakar, la lutte organisée contre l’accaparement des terres vient enfin de débuter.

Marine Lefebvre