Un autocrate évincé en quelques jours de Tunisie, deux présidents en Côte d’Ivoire mais toujours aucun en exercice, le plus vaste pays d’Afrique, le Soudan, sur la voie d’une partition aux conséquences incalculables, le Sahel aux prises avec la nébuleuse AQMI… Autant de facteurs de déstabilisation du continent africain qui ont sans doute pour point commun l’exaspération de groupes humains face à une répartition de plus en plus injuste des richesses…

Si la dénonciation de l’indécent écart de richesses qui se creusent entre riches et pauvres d’un même pays (qu’il soit du Nord ou du Sud) est devenue courante, cessons de fermer les yeux sur l’écart que creusent nos sociétés opulentes avec celles qui, comme au Sahel, cumulent les handicaps à leur développement …

Là-bas, les populations rurales ont l’habitude de se serrer la ceinture et faire deux repas par jour (non trois) est le privilège de ceux qui s’en sortent le mieux. Mais on commence à lire que les gens des villes eux aussi se mettent à sauter des repas… Non parce que les magasins seraient vides, mais parce que les ménages ne peuvent acheter de quoi nourrir leur famille. Or, comme on l’a vu en 2008, la tolérance au manque de pain et de riz est plus faible en ville qu’en milieu rural et devient vite un motif de révolte.

On ne saurait donc s’étonner de ce que le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, a, le 11 janvier, alerté la communauté internationale sur les risques de nouvelle crise liée à une tension accrue sur les prix des denrées alimentaires : « Les stocks ont été regarnis en 2008 et en 2009, mais l’écart entre la réalité de ces stocks et l’évolution des prix sur les marchés est parfois considérable. En ce sens, nous vivons aujourd’hui le début d’une crise alimentaire similaire à celle de 2008″.

De fait, selon la FAO, les prix des denrées alimentaires sont plus élevés qu’ils ne l’étaient lors de la crise alimentaire de 2008 et se situent actuellement à un niveau historique. Environ quatre-vingts pays sont en situation de déficit alimentaire. Le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et le Tchad sont les plus menacés.

« Aujourd’hui comme en 2008, il n’y a pas de problème de pénurie. Mais, lorsque des informations sur des incendies en Russie, une canicule en Ukraine, des pluies trop fortes au Canada ou autres s’accumulent, certains opérateurs de marché préfèrent ne pas vendre tout de suite, tandis que les acheteurs cherchent à acheter autant que possible. Si tout le monde fait ça, les prix augmentent », résume M. de Schutter.

Pour éviter une nouvelle crise alimentaire, le responsable onusien plaide pour la réalisation des investissements promis il y a deux ans, lors du G8 de L’Aquilla (Italie). Il déplore que, sur les 20 milliards de dollars promis en avril 2009, seuls 20% ont été effectivement déboursés. M. de Schutter propose également d’encourager les pays à reconstituer des stocks alimentaires pour « lisser les prix ». « Si les réserves sont gérées avec les organisations paysannes, cela protégera producteurs et consommateurs contre des prix très volatils »

Côté africain, les sociétés civiles sont « sur le pied de guerre », déterminées à faire entendre leurs voix.

Que ce soit au Burkina Faso, au Sénégal ou encore au Niger, les partenaires de SOS Faim ne manquent ni d’idées, ni d’initiatives pour faire progresser leur « droit à l’alimentation ». Ainsi, le Forum social mondial qui se tiendra cette année à Dakar du 6 au 11 février est-il envisagé comme une occasion exceptionnelle de faire entendre la parole du monde rural.

Pour le Conseil National de Concertation des Ruraux (CNCR), plateforme faitière des organisations paysannes du Sénégal, « Dakar 2011 constitue une opportunité pour articuler les réalités des mouvements sociaux africains et celles des autres mouvements sociaux dans le monde. Cela permettra de contribuer à élaborer des alternatives communes au système économique, politique et environnemental dominant dans un contexte marqué par une crise alimentaire mondiale. »

Les organisations paysannes n’arriveront pas les mains vides au Forum social. Elles disposent des fruits d’une concertation de longue haleine, tels que l’Appel de Niamey pour la souveraineté alimentaire de l’Afrique de l’Ouest de novembre 2006 ou plus récemment les résultats du forum international de décembre 2010 sur le thème : Comment les exploitations familiales peuvent nourrir le Sénégal ?

« Il importe, poursuit le CNCR, de saisir cette opportunité afin d’échanger avec les autres mouvements sociaux et de se faire entendre par le monde entier. » Mais aussi « d’élaborer et de diffuser largement les analyses, positions et propositions paysannes sur le thème de la souveraineté alimentaire. »

D’autres organisations paysannes, plateformes ou ONG arriveront du Burkina Faso, du Mali et d’ailleurs pour associer leurs travaux et leurs propositions sur ce même thème qui fait l’unanimité dans les pays qui subissent les règles de l’OMC. Ceux-ci voient déferler sur leurs marchés des produits peu chers, souvent subventionnés par les pays exportateurs qui ont les moyens de pratiquer le dumping avec, pour conséquence, la faillite des filières locales.

« La souveraineté alimentaire c’est le droit de manger ce que l’on produit et de produire ce que l’on mange ! » proclament les paysans africains qui réclament simplement une plus équitable prise en compte des notions de justice et de droit par les instances internationales.

Marine Lefebvre