La crise alimentaire de 2008 est encore dans toutes les mémoires. Deux ans plus tard, a-t-on tiré les leçons ou va-t-on vers un nouveau crash alimentaire ?

Rappelez-vous, 2008, la crise alimentaire était sur tous les écrans, en Egypte, au Sénégal, au Mexique, en Europe, en Indonésie, … La mondialisation aidant, pour la première fois, une crise alimentaire menaçait l’ensemble des populations fragilisées de la planète. L’envolée des prix privait l’accès à une nourriture disponible -au plan mondial, on n’a encore jamais été en rupture de stock de produits alimentaires ! – et réveillait les consciences sur la fragilité des équilibres entre une offre alimentaire et des besoins en constante évolution.

Des actions modestes

Deux années ont passé et on est en droit de se demander si on a tiré les leçons de cette crise ? Le blocage en août dernier par la Russie de ses exportations de blé qui a fait exploser les prix des céréales n’est pas là pour nous rassurer. Ni le constat, plutôt rude, du Rapporteur spécial des Nations Unies pour le Droit à l’alimentation, le Belge Olivier de Schutter : « Nous n’avons rien appris du choc de 2008. Il y a eu trop de promesses non tenues, de sommets sans lendemain, de déclarations d’intentions. Rien n’a été fait pour limiter les impacts néfastes de la spéculation sur les marchés. Rien n’a été fait pour réguler le comportement des firmes de l’agro-alimentaire. » Rien n’a été fait ? Non, ce serait trop caricatural de dire que l’on est resté les bras croisés. Des moyens financiers, certes insuffisants en regard des besoins évalués (plus ou moins 35 milliards de dollars annuels), ont été débloqués pour relancer l’agriculture au plan mondial. L’Union européenne (UE) a libéré la « Facilité alimentaire », un fonds d’un milliard d’euros permettant de répondre rapidement aux problèmes causés par la flambée des prix alimentaires dans les pays en développement, et quelques pays, dont la Belgique, se sont engagés à renforcer, dans le cadre de leur budget de coopération, la part consacrée à l’agriculture… Mais on reste néanmoins à des niveaux très insatisfaisants.

Des investissements au profit de qui ?

A côté des interventions publiques, le regain d’intérêt pour la question alimentaire suite à la crise a réveillé les grandes entreprises agro-alimentaires, fournisseurs d’intrants principalement, ainsi que les centres de recherches. Rencontres et séminaires vantant telles ou telles approches technologiques permettant d’améliorer les rendements se multiplient. Et les OGM ne sont jamais très loin des débats … Des financements publics permettant un approfondissement ou une diffusion et une mise en œuvre des résultats sont sollicités et souvent obtenus. L’industrie agro-alimentaire tire ainsi son épingle du jeu et obtient des budgets au détriment des producteurs familiaux et de leurs organisations. Elle investit en outre dans des achats transnationaux de terres, privant les producteurs locaux de moyens de production autonomes. Réalisés à grande échelle, ces acquisitions déclenchent de nouvelles flambées spéculatives dans un secteur déjà malmené, menaçant ainsi la sécurité alimentaire d’un pays. Paradoxalement, les « bénéfices » de la crise sont confisqués par les grands groupes privés, au détriment des laissés pour compte de toujours.

Le « tout-au-marché » perd de son lustre

Et pendant ce temps, à Genève et à Bruxelles, respectivement au siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et à la Commission européenne, il y en a encore et toujours qui réclament plus de libéralisation dans les échanges agricoles. Tout récemment, les pays du Groupe de CAIRNS (1) et le G20, rassemblant pour l’essentiel les pays émergeants, se sont émus de ce que des membres de l’OMC renforçaient le soutien interne à leur agriculture tandis que d’autres limitaient leurs exportations de produits agricoles afin d’être en mesure de satisfaire les besoins de leurs citoyens. On croit rêver … ou on est plutôt en plein cauchemar ! A Bruxelles, les négociations commerciales entre l’Union européenne et les pays ACP (2) achoppent aussi sur les « bienfaits » de la libéralisation des produits agricoles. Il faut dire qu’au cœur de la crise alimentaire, l’ancien commissaire au Commerce Mandelson n’avait pas hésité à dire qu’elle résultait du manque de libéralisation ! On vient donc de loin.
Cette crise a quand même bouleversé les visions de certains responsables. Le nouveau commissaire à l’Agriculture, Dacian Ciolos, vient de lancer les négociations sur une nouvelle politique agricole européenne post 2013 en traçant à grands traits ce que devrait être cette politique (3). La nécessité de soutenir les petites exploitations et de rééquilibrer les aides à leur bénéfice, privilégier les marchés locaux, … traduisent une nette réorientation de la politique européenne visant à assurer une plus grande souveraineté alimentaire ! Il sera de plus en plus difficile de refuser aux pays du Sud des garanties visant à protéger leur souveraineté alimentaire dans le cadre des négociations de Doha (4) (dites, il faut se le rappeler, « pour le développement » …) alors que l’UE souhaite conserver voire renforcer, à juste titre, ses instruments de souveraineté dans ce domaine. En matière agricole, le dogme du ‘tout-au-marché’ a, semble-t-il , perdu de son lustre, disait-on déjà dans ce même magazine en mai 2010.

Nécessité de cohérence

Il y a un an et demi, le Parlement fédéral belge adoptait une résolution à la quasi unanimité de ses membres sur la crise alimentaire … De son côté, le ministre de la Coopération a pris des engagements visant à revaloriser dans la politique de coopération l’agriculture familiale, la seule qui permettra de relever les défis alimentaires, selon une récente étude de 400 scientifiques (5). Il s’agit maintenant d’évaluer la mise en œuvre de ceux-ci et de veiller à ce que la Belgique ne contribue pas à reprendre d’une main ce qu’elle a donné de l’autre et donc d’évaluer la cohérence des actions menées par les divers départements en regard des priorités adoptées. Et afin de satisfaire l’engagement pris d’accorder plus de place aux organisations paysannes du Sud dans les débats relatifs aux politiques qui les concernent, il s’agit aussi d’associer à cette évaluation leurs représentants. La Belgique serait certainement saluée pour le caractère innovateur de son initiative et, surtout, se mettrait en situation de mieux encore participer, à son échelle, à la lutte pour que le milliard d’êtres humains, une personne sur six, qui souffrent de malnutrition puissent trouver de quoi manger lorsqu’elles « se mettront à table ».
Jean-Jacques Grodent

NOTES
(1) Le Groupe de Cairns est une organisation internationale créé en août 1986 à Cairns en Australie, réunissant la plupart des pays en développement qui sont agro-exportateurs.
(2) Les pays ACP, pour Afrique Caraïbes et Pacifique sont un groupe de 79 pays qui négocie, entre autres, des accords de partenariat économique avec l’Union et qui ont pour objectif de créer des zones de libre-échange entre l’UE et ces pays.
(3) http://ec.europa.eu/agriculture/cap-post-2013/index_fr.htm
(4) Programme de négociations commerciales lancé lors de la conférence de l’OMC de Doha en novembre 2001.
(5) Rapport « International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development », http://www.agassessment.org/