Quel point commun entre un agriculteur polonais établi sur 25ha et une rizicultrice de basse Guinée travaillant sur 5ha ?

Eux-mêmes n’auraient pas songé en avoir avant de se rencontrer ! Quant à la rencontre, elle était d’autant moins probable que la Pologne, nouvel Etat membre de  l’Union européenne depuis l’élargissement de 2004, n’a guère de tradition de coopération avec le continent africain.

C’est donc là le rôle d’ONG ouest-européennes de solidarité internationale qui ont eu  l’intuition géniale de jeter des ponts entre les acteurs de la société civile confrontés sans le savoir à des problèmes ayant pour origine les mêmes causes. Qu’ils subissent des prix imposés non rémunérateurs, ou qu’ils manquent de perspectives et de  débouchés, c’est toujours la conséquence de ce que les agricultures d’Afrique comme d’Europe de l’Est offrent un rendement plus modeste qui les classe parmi les moins performants dans le contexte actuel où  l’agro-industrie reste toute-puissante….

Ainsi, à l’initiative du CFSI, se sont rassemblés à Varsovie les représentants d’ONG  concernées par les questions agricoles, en provenance d’une dizaine de pays européens, de l’Europe occidentale et latine jusqu’aux pays baltes et aux nouveaux pays membres que sont notamment la Slovénie, la Pologne, la République Tchèque et la Slovaquie…

L’objectif du séminaire était de mettre en évidence les incohérences dans la mise en oeuvre des politiques européennes : le développement du commerce extérieur et l’aide au développement poursuivent parfois des objectifs contradictoires qui conduisent à ce que l’UE semble reprendre d’une main ce qu’elle donne de l’autre ! La prochaine réforme de la PAC à l’agenda 2011 est prise très au sérieux par ces ONG qui veulent réduire les contradictions de ce type et bâtir «  une PAC durable et solidaire, respectueuse de la souveraineté alimentaire des pays en développement. »

Aussi, les organisations d’Europe de l’ouest souhaitent-elles transmetre leur expérience aux organisations des Nouveaux entrants pour les aider à élaborer des recommandations à destination de leur gouvernement en vue de  la présidence polonaise de l’union européenne au second semestre 2011.

Il faut ici rappeler que, dans les années 60, l’Afrique était exportatrice nette de produits agricoles. Cinquante ans plus tard, elle est devenue importatrice nette. Entre temps, le continent a à la fois connu les indépendances et une explosion démographique accompagnée d’une explosion urbaine qui ont considérablement augmenté ses besoins alimentaires.

Dans le même temps, d’importateur net, l’espace européen est quant à lui devenu exportateur net sous l’influence de l’intégration européenne et de la création de la Politique agricole commune (PAC) créé en 1963.

Ainsi, à mesure que l’Europe se développait et sortait de la pénurie de l’après-guerre en reconstruisant l’une des agricultures les plus performantes du monde, notamment en fixant des barrières douanières, l’Afrique, devenue politiquement indépendante, s’enfonçait dans une dépendance croissante vis-à-vis des importations de denrées alimentaires.  Force est malheureusement de constater que ce croisement de destins est moins le résultat d’un hasard que de choix politiques d’un côté ET d’absence de décisions politiques de l’autre…

En 2010, si elle est encore méconnue du grand public, la responsabilité (certes non exclusive) de l’Union Européenne dans la paupérisation de l’Afrique est un constat incontestable. Si elle n’est pas le fruit du hasard, cette situation n’est pas non plus une fatalité et nous concerne tous, citoyens du Sud ou du Nord. Après des années d’errance et d’encouragement aux monocultures d’exportation, il y a désormais consensus pour soutenir l’agriculture familiale vivrière dans les pays du sud afin de faire reculer la faim et la pauvreté dans le monde.  Fonctionnant encore largement selon une structure familiale, la Pologne découvre qu’elle fait face à des défis similaires à ceux de la plupart des pays africains. Jeter des ponts pour construire une parade commune et tenter d’influer sur les politiques, tel est l’enjeu des liens qui commencent de se tisser de part et d’autre de la Méditerranée.

« C’est l’agriculture bien mieux que le petit commerce qui permet de réduire la pauvreté en milieu rural. Nous, on peut créer de la richesse, mais c’est les moyens de production qui nous manquent ! »  Soudain, ce « nous » prononcé par Foulematou, prenait une résonance qui dépassait sa propre expérience de productrice de riz en Guinée Conakry. Andreï, l’agriculteur converti au bio à Wisniewo, déplorait quant à lui de voir sa production de lait être diluée dans les citernes conventionnelles de Lactalis, faute d’existence  d’une filière de lait bio suffisamment organisée.

A Nasielsk en revanche, Piotr a trouvé le filon : il produit du porc nourri exclusivement à partir de sa propre production de céréales et d’oléagineux sans recourir  au soja OGM qui inonde les éleveurs porcins de l’agro-industrie, et diffuse sa production en vente directe. Non seulement il a réussi à fixer son propre prix, mais en plus, il a pour clients les plus grands restaurants de Varsovie et le bouche à oreille fait le reste ! Preuve est faite que les productions de qualité, respectueuses de la terre comme du consommateur, trouvent leur débouché, pour peu que l’on sorte totalement du système conventionnel.

A Varsovie, les représentants des ONG comme les agriculteurs ont eu le plaisir de tisser des liens dans une dynamique commune et de renforcer leur conviction que des alternatives existent qui sont autant de débouchés pour l’agriculture familiale, la plus à même de permettre aux paysans de nourrir leur famille et leur environnement proche, que ce soit en Afrique, ou dans nos pays …

Marine Lefebvre