Près d’un milliard de personnes souffrent de la faim dans le monde. Chaque jour, 10 000 enfants meurent de malnutrition. A se focaliser sur les chiffres, on peine à percevoir la réalité de ce fléau. Mais Germain Ouedraogo, homme de théâtre et paysan du Burkina Faso qui a passé dix jours au Luxembourg, a apporté des éléments concrets au public venu assister au Festival cinéma du Sud…

«Je suis un privilégié», explique Germain Ouedraogo, co-fondateur et directeur de la troupe de théâtre ARCAN. Il poursuit : «Non pas tant par ce que j’ai l’occasion de voyager pour mon travail et de venir en Europe, mais parce que je prends deux repas par jour. Chez moi, en région sahélienne, au nord du Burkina Faso, la plupart des familles n’en prennent qu’un, et beaucoup ne réussissent à manger qu’une fois tous les deux jours. »

Comme moi peut-être, à cause des images de la famine du Biafra, vous avez longtemps cru que la faim, ce sont des êtres humains faméliques, assis dans la poussière sans autre perspective que la mort… Le monde manichéen est loin derrière nous et la faim a « gagné » en nuances. Elle s’est installé, a fortifié son emprise dans l’hémisphère sud. Exception faite de la RDC, ce fléau n’est plus tant dû aux situations de guerres, qu’à des choix politiques et économiques qui creusent les inégalités et privent une part croissante de la population mondiale d’accès aux ressources, donc de la satisfaction des besoins vitaux.
Dans la région de Ouahigouya où vit Germain, la privation fait partie du quotidien. Ce n’est pas une privation conjoncturelle, à la suite d’une mauvaise récolte, c’est une privation habituelle, consécutive de la désertification de la zone et du manque de revenus. Ce n’est pas parce que les marchés ou les boutiques sont vides de victuailles, mais parce que le pouvoir d’achat des familles, dont le travail est très mal rémunéré, n’est plus en phase avec le coût des aliments de première nécessité.
Naguère productrice de coton, la région de Ouahigouya a épuisé ses sols à cause d’une agriculture intensive, qui, dans les années 80, représentait la voie du salut proposée par les institutions internationales aux pays en voie de développement : produire des matières premières pour l’exportation et, grâce aux devises, importer de quoi nourrir sa population. L’agriculture vivrière a donc été sacrifiée sur l’autel de la monoculture d’exportation et les politiques agricoles ont été abandonnées. Dans le même temps, la politique agricole commune (PAC) qui avait été créée après guerre pour atteindre rapidement l’autosuffisance alimentaire, faisait face à des excédents croissants (lait, vin, céréales, viande bovine). Pour écouler ces excédents en développant ses exportations, la Communauté européenne mit en place des subventions massives.

Une concurrence déloyale pour les agricultures du Sud et un problème de cohérence
La forte progression des subventions aux exportations de produits agricoles a contribué à la baisse des cours mondiaux et permis à l’Europe, grâce à des prix de dumping, de gagner des parts de marché. Revers de la médaille, ces subventions ont entraîné une « concurrence déloyale » des produits européens exportés notamment sur les marchés des pays en développement. Ainsi, dans les années 1980-1990, l’Europe, grâce aux subventions, écoulait massivement ses stocks de viande bovine sur les marchés de Côte d’Ivoire ou du Bénin. Cette concurrence déloyale a fini par décourager les productions locales et les échanges entre les pays africains, elle a même conduit à la faillite plusieurs filières agricoles financées par l’aide au développement de l’Union européenne.

Si les réformes successives de la PAC ont entraîné une forte baisse des subventions aux exportations (1,45 milliard d’euros en 2007 contre plus de 10 milliards dans les années 1980), la concurrence des produits européens sur les marchés des pays en développement n’a pas cessé. La hausse des aides directes aux producteurs a permis la diminution des subventions aux exportations, tout en conservant la compétitivité des produits européens exportés. Ces aides qui incitent moins à produire, permettent d’exporter sans subvention et à des prix parfois inférieurs aux coûts de production : le dumping n’a pas disparu.

«Dans la région d’où je viens, tout le monde est paysan. Mais être paysan là-bas, ce n’est pas comme chez vous, c’est ne rien maitriser, ni nos productions, ni nos débouchés… Pour vivre, tout le monde s’occupe d’un lopin de terre et si possible d’embouche ovine. Mais, par exemple, j’ai renoncé à produire des tomates car les prix auxquels les commerçants nous les achètent ne remboursent pas les frais de production, sans même parler de la rémunération du travail. Sauf que la plupart des paysans, souvent analphabètes, ne se rendent pas compte qu’ils vendent à perte et acceptent le maigre argent qu’on leur donne car ils en ont besoin pour manger le lendemain !»

 

Mais aujourd’hui la notion de souveraineté alimentaire, ce « droit des populations ou de leurs États à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis-à-vis des pays tiers », fait son chemin et on réintroduit des cultures vivrières locales qui avaient été oubliées, comme le tef et le sorgho. C’est ainsi que Germain et sa troupe de théâtre action pour la sensibilisation se produisent de villages en villages pour réhabiliter la culture de ces plantes à forte valeur nutritive et qui s’accommodent de sols pauvres.

Avec les organisations paysannes, la Via Campesina estime que « la sécurité alimentaire est trop importante pour la faire dépendre d’importations. Dans chaque région du monde, la base de l’alimentation doit être si possible produite sur place. Chaque région doit donc avoir le droit de se protéger d’importations à bas prix ruinant sa propre production. » Les Pays en Développement ont vu leur souveraineté alimentaire régulièrement bafouée lors des négociations internationales : les institutions de Bretton Woods empêchent une protection des marchés (pourtant autorisée par l’OMC) et l’OMC empêche la mise en place d’outils efficaces sans agir suffisamment contre les pratiques de dumping des pays riches.
Des mesures simples peuvent être prises : interdictions d’importations, droits de douanes variables… Souvent limitées dans le temps, l’application de ces mesures favorise l’essor de nouvelles filières.
La promotion de réglementations en faveur de la souveraineté alimentaire constitue le seul moyen de faire baisser les chiffres de la faim, c’est-à-dire de bâtir un monde moins injuste, où les paysans retrouveront leur dignité et, au moins, deux repas par jour.

Et Germain de conclure : «une société qui produit ce qu’elle ne consomme pas et consomme ce qu’elle ne produit pas est condamnée à la dépendance et la misère.»