«Utiliser ses faiblesses comme force»

Six acteurs de la troupe de théâtre ARCAN du Burkina Faso sont au Luxembourg. L’occasion de faire connaissance avec leur «théâtre au service du développement»*.

Propos recueillis pas D. Broman article paru dans Le Jeudi le 30 septembre 2010

 

Photo: D.Broman (Le Jeudi)

 

À deux cents kilomètres au nord de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, se trouve Ouahigouya, ville où plus de 65.000 habitants luttent quotidiennement pour leur survie.«Là, c’est déjà le Sahel.» Germain Ouedraogo, est fondateur et directeur de la troupe de théâtre ARCAN…

«Le Burkina Faso est un petit pays avec beaucoup de frontières mais peu de ressources. C’est un des pays les plus pauvres du monde quia bâti sa survie autour de l’agriculture et de l’élevage. Ouahigouya souffre de la sécheresse depuis les années 1970.

Les gens y ont développé des comportements de survie axés principalement sur la sauvegarde des productions alimentaires et, par conséquent, sur la protection de la nature.» C’est que dans la région, la saison humide dure à peine trois mois, avec des pluies intenses et irrégulières. En moyenne 700mm d’un coup et puis plus rien.

«Pour assurer malgré tout la sécurité alimentaire, poursuit Germain Ouedraogo, nous devons exploiter la contre-saison, en cherchant l’eau dans les bas-fonds naturels, et en diversifiant les cultures, comme la tomate, la pomme de terre, le haricot.» Une situation sur le terrain qui détermine la réalité socio- économique.

«Comme la pauvreté engendre l’analphabétisme –le taux moyen du pays est de 70%–, les paysans se sentent –et sont –exclus des circuits de l’information. C’est de ce constat qu’est né ARCAN en 1995.»

ARCAN: Agence pour la relance culturelle et artistique dans le Nord… «Nous étions un groupe de jeunes élèves et étudiants de disciplines différentes –moi, je faisais des études de chimie et biologie –unis par une même envie: faire et promouvoir un théâtre au service du développement.» Drôle de mission, apriori, pour du théâtre…

«La démarche peut ne pas sembler naturelle, en effet. Mais notre pays avait déjà vécu une sorte d’explosion d’initiatives de la société civile, notamment suite à la grande sécheresse desannées1970.

Les gens ont découvert les avantages de se regrouper en associations pour remédier à l’insécurité alimentaire, pour améliorer l’éducation des enfants, pour œuvrer à la réinsertion sociale… Il y en a aujourd’hui une centaine rien qu’à Ouahigouya. Les groupements paysans nés à l’époque sont devenus aujourd’hui d’incroyables puissances.»

 

FOSSÉ

 

 

Arcan, dans la Journé SOS Faim à l'Abbaye de Neumünster (30 septembre)

 

«Ensuite, utiliser le théâtre à des fins sociales n’était pas chose nouvelle au Burkina Faso. Un nouveau type de théâtre-action s’était implanté dans le pays pendant les années 1980 déjà. Et puis, l’art pour l’art est difficile –par manque de moyens. Enfin, il s’agissait pour nous de combler, par un type spécifique de pratique théâtrale, le fossé entre la population et les médias et de donner aux gens un accès aisé aux informations importantes pour leur bien-être. Il est intéressant d’observer que l’accès aux technologies les plus modernes ne signifie pas nécessairement que l’on ait accès aux informations véhiculées par ces technologies. On trouve chez nous des téléphones portables, mais les gens ne savent pas les utiliser. Si la technologie avance rapidement, cela ne signifie pas que toutes les populations parviennent à la suivre.»

Le théâtre au service du développement c’est donc…

«C’est avant tout du théâtre. Du théâtre qui, dans toutes ses composantes, se destine à être un microcosme de la vie de chacun, une sorte de miroir pour la société. Cette dernière pourra alors se regarder elle-même, détecter ses forces et ses faiblesses, renforcer ses forces, abandonner ses faiblesses, voire utiliser ses faiblesses comme une force. Ce type de théâtre est un plateau de discussion pour la population. Notre but est d’aider les gens à adopter des comportements plus en adéquation avec une survie à long terme.»

Germain Ouedraogo précise qu’il ne s’agit pas de jouer des pièces de fiction. «Les gens ont besoin que nous leur donnions de la réalité. Il ya une relation de confiance qui nous lie à eux. Les thèmes sont donc élaborés à partir des demandes et des réalités des lieux de présentation. Ils tournent principalement au tour de la résolution de problèmes sociaux, sanitaires et de malnutrition. Nous sommes donc amenés à aborder les problématiques liées au sida, à la tuberculose, au paludisme, à la noma (gangrène de la bouche), à l’utilisation de semences améliorées, à l’agriculture bio, au microcrédit –tout cela est interdépendant aussi.»

 

CONTRE LES ARNAQUEURS

Et de citer l’exemple des semences améliorées…«Comme la région doit s’adapter aux rapides changements climatiques et diversifier les productions, les paysans devraient se procurer des semences adaptées par la recherche agricole et testées sur nos sols. Ce choix implique l’apprentissage de techniques nouvelles d’utilisation des semences et de travail des sols –tout faire pour retenir et économiser l’eau. Mais les paysans ne perçoivent pas cette nécessité. D’autant plus que pour démarrer ils auront besoin d’emprunter en passant parles organisations de paysans. Or, il ya dans le même temps des commerçants qui

Leur offrent des mauvaises semences, non adaptées, pour moins cher au départ, mais qui exigent l’utilisation d’engrais spécifiques qui coûtent aussi et sont souvent inutiles.

En retour, les commerçants demandent une partie des récoltes, ce qui leur procure un gros bénéfice. Ce sont des arnaqueurs. Nous intervenons en montrant ces deux façons de le faire, comme si c’était un combat entre le bien et le mal.

Nous montrons comment les paysans peuvent faire pour changer, notamment en s’adressant aux groupements paysans, et transférer leur épargne qui se trouve sous leur matelas à une institution de microcrédit. Nous leur montrons comment en suivant cette voie, ils pourront se faire accompagner dans une démarche de développement durable.»

Germain Ouedraogo évoque alors le travail du groupe.

«Nous commençons par aller sur le terrain, pour créer une relation avec les paysans et pour chercher la matière. Nous leur soumettons un questionnaire pour bien cerner leurs besoins, leurs interrogations, leur problèmes, leurs manques d’information.

Nous récoltons aussi des anecdotes précises qui serviront, moyennant d’éventuelles distorsions théâtrales, à illustrer les pièces. Ensuite, nous choisissons une histoire à présente, toujours construite sur le combat entre le bien et le mal, le mauvais comportement et le bon. Nous élaborons histoire et personnages à partir du mime pour ensuite seulement ajouter la parole. Cette phase, la plus importante de notre création, nous permet de rendre le théâtre vivant. Il faut que les corps vivent les mots. On en arrive à jouer la pièce sans qu’elle ne soit écrite. À la limite, l’écriture est pour les archives.»

La pièce est donc prête… «Nous passons à la programmation et à l’annonce dans les villages, selon les disponibilités. Le jour de la présentation nous nous y rendons avec les moyens du bord –souvent on doit louer un véhicule à la gare routière. Nous évitons surtout d’arriver tout grands sur un piédestal. Nous faisons preuve de politesse et de respect afin de lier déjà une réelle confiance. Ensuite, nous construisons le fond de scène et traçons la « salle » sur le sol.

Pour mobiliser les spectateurs, nous présentons souvent des petits morceaux très comiques, parfois trop comiques mêmes pour les comédiens!

En dix minutes on peut ainsi rassembler plus de quatre cents spectateurs.» Et quand la pièce est jouée…

«Un débat à deux niveaux est proposé: un niveau général, et un niveau plus spécifique, animé par des professionnels, comme des agronomes ou des agents de microcrédit, car les gens, une fois bien informés, se mettent à poser des questions pertinentes et pointues.»

 

DÉNONCER

 

 

Troupe Arcan au village

 

Germain Ouedraogo avoue qu’il n’est pas rare que des esprits s’échauffent pendant la pièce ou les débats.

«Il est arrivé que des gens montent sur scène pour nous frapper. Il est clair que nous heurtons lorsque nous dénonçons les violences faites aux femmes ou les maltraitances dont sont coupables les maîtres coraniques à l’égard des enfants qui sont sous leur coupe. Notre rôle est de dénoncer, de parler et faire parler de ce qui est tabou, de soulever le débat quitte à  égratigner. C’est sûr que nous prenons des risques. Mais notre crédibilité est à ce prix. Les gens nous font totalement confiance. Nous sommes une référence de vérité. Quelqu’un qui peut dire dans une conversation: » Je l’ai entendu au théâtre » avance un argument incontestable.» Une responsabilité lourde, si non pesante.

«La population nous demande et nous écoute, et nous devons toujours être à la hauteur de la confiance qu’elle a en nous. C’est très sérieux. Ça nous fait peur parfois, nous n’avons pas droit à l’erreur. Personnellement j’aimerais explorer d’autres voies, comme ‘humour, mais les gens nous font tellement confiance qu’ils risqueraient de confondre l’humour avec la réalité. On ne peut pas faire du ludique et c’est, quelque part, frustrant.»

Germain Ouedraogo met un gros soupir lorsqu’on lui demande si les comédiens peuvent vivre du théâtre.

«Tous les comédiens sont des amateurs, intermittents payés à la pièce. Parfois ils s’en sortent bien, parfois, notamment pendant le mois le plus pluvieux, c’est difficile. Je suis le seul vrai permanent, pour assumer les tâches administratives sur tout.

Nous travaillons avec divers réseaux liés aux groupes paysans à la coopération internationale, ce qui permet d’assurer tant bien que mal notre financement. C’est donc, à ce niveau, la croix et la bannière…»

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