Cinq ans après la famine de 2005, le Niger traverse à nouveau une grave crise alimentaire. Selon les Nations Unies, plus de la moitié de la population, est concernée, soit sept millions de personnes.

Devenue « situation d’urgence », les acteurs humanitaires s’emparent de la crise. Pourtant, Mamoudou Hassane, secrétaire exécutif de FUGPN-Mooriben (Fédération des Unions de Groupements paysans du Niger), organisation paysanne partenaire de SOS Faim, déplore une analyse trop étroite et « court-termiste »  de la situation. Acteur de terrain, ses critiques sont constructives !

Si nul ne songe à remettre en question les causes immédiates de la crise actuelle – la mauvaise campagne agricole 2009, consécutive d’un déficit de pluviométrie- l’insécurité alimentaire s’inscrit dans un long processus et, comme tel, appelle à une analyse plus poussée : « Les crises alimentaires sont sinueuses, lentes, vous voyez la crise venir. Une campagne agricole, ça se déroule sur trois-quatre mois. Ce n’est pas comme un tremblement de terre ou un volcan qui explose… Il faut sortir du schéma où, dès qu’il y a une crise, on vend à prix modéré et on fait des distributions gratuites.»



A la tête d’une organisation qui se bat pour renforcer le monde agricole, Mamoudou Hassane met ici l’accent sur la différence d’approche de l’aide d’urgence et de l’aide au développement.  Alors que la Commission Européenne a annoncé le déblocage de 15 millions d’euros supplémentaires pour venir en aide aux populations dénutries,  Mooriben défend une autre stratégie : « Le PAM (Programme Alimentaire Mondial)  fait des distributions gratuites. (…) Mooriben a sa stratégie qui consiste à donner des céréales aux gens sous forme d’avance de campagne. A la récolte, les gens reconstituent les stocks, ceux qui n’ont pas produit remboursent à la campagne agricole suivante mais ils savent qu’ils devront rembourser afin que le stock reste dans le village et qu’ils puissent garder les capacités de réduire leur exposition à ces aléas. Notre stratégie humanitaire vise à faire sortir les gens de la crise de manière à ce qu’elle soit un point de départ pour des processus de développement durable ! »

Situé dans la région agricole et agropastorale du fleuve, Mooriben, depuis une vingtaine d’années, est parvenue à développer des facteurs de réduction des risques. Près de 300 banques céréalières permettent le stockage des récoltes dans les villages. Ces infrastructures vont de pair avec la pratique de constitution des stocks sociaux : chaque année, les membres doivent cotiser une certaine quantité de céréales qui est mise à la disposition de leur village et qui profite aux ménages  en difficulté, sous la forme de crédits sans intérêt. A la récolte, les ménages bénéficiaires reconstituent le stock. Le même procédé est mis en place pour les semences : » Cette année, nous avons distribué 70 tonnes de semences de mil et 40 tonnes de semences de niébé provenant essentiellement des stocks sociaux de semences que nous avons constitués. Nos membres ne sont pas aussi affectés que les autres zones. »

Autre dispositif : le warrantage. Au lieu de laisser les membres vendre leurs récoltes à très bas prix lorsqu’ils ont besoin d’argent, Mooriben donne accès  à des fonds de crédit qui permettent de ne pas brader la récolte, mais au contraire de  mieux les gérer et les sécuriser. C’est seulement lors de la récolte suivante que les gens remboursent leur crédit et récupèrent leurs stocks pour nourrir leur ménage.

Enfin, partout où il y a des disponibilités en eau, Mooriben s’efforce de soutenir les activités de maraîchage pendant l’hivernage, car c’est à la fois sources de nourriture et de revenus pour les populations. « Le panier de tomates est vendu à 3000 FCFA (4,57euros) pendant la saison sèche. Pendant l’hivernage, le même panier est vendu 15 000 FCFA (22,87) car, pendant cette période, très peu de gens font du maraîchage. »

Les prix et les revenus, voilà la vraie cause de la crise actuelle : « c’est beaucoup plus une crise liée au niveau de pauvreté économique des ménages qu’à la disponibilité des céréales sur le marché. On n’a eu aucune difficulté d’approvisionnement. Les prix sont sensiblement plus élevés que d’habitude mais ils ne reflètent pas les prix que nous avons connus en 2005. »

Ces derniers-mois, Mooriben constate l’endettement de nombreuses familles : « En occident, s’endetter est un signe de richesse puisque les banques ne prêtent qu’à ceux qui ont de l’argent. Ici les gens s’endettent quand ils n’ont pas de moyens.  Devoir aller chercher de l’argent pour pouvoir se nourrir, c’est un signe d’alerte. »

Chez Mooriben, on avait détecté l’alerte très tôt et pris des mesures en conséquence, mais c’est au soutien en dehors des périodes de crise que M. Hassane fait appel : « Tout le monde se cache derrière ces cycles de sécheresse mais pour moi, il faut considérer ces cycles comme des données permanentes. (…) Il ne s’agit pas d’un arrêt précoce mais d’un changement du cycle climatique. Cela fait 5 ou 6 ans que nous n’enregistrons plus de pluie en octobre. Travaillons à adapter nos systèmes de culture. Vous ne pouvez pas développer une agriculture quand vous avez moins de 10% des paysans qui ont accès à des intrants comme des semences améliorées (…). Il faut aussi que nos systèmes de suivi de la vulnérabilité, de l’information sur les campagnes soient renforcés à l’échelle nationale, mais il faut aussi qu’ils soient décentralisés à l’échelle du village. Ce système existe ; il doit alimenter le processus décisionnel, le système de planification des politiques et des stratégies de développement. Qu’on cesse d’attendre pour dire « ah, là on est dans une crise, il faut chercher une aide extérieure !

Tandis que le gouvernement nigérien a prévu un plan de 114 milliards de FCFA pour faire face à la crise alimentaire, M. Hassane souligne : « A aucun moment, on a investi 5 milliards (760 000euros) par an pour financer l’agriculture. S’ils planifiaient 50 milliards de FCFA sur trois ans, l’agriculture serait complètement transformée !

Je pense même que nos bailleurs de fonds sont complices de ces situations là. Je le dis haut et fort, ces crises alimentaires sont en train de devenir un fonds de commerce pour tout le monde. J’ai vu de mares envahies par des mauvaises herbes. On payait des gens pour les enlever [dans le cadre de l’initiative « cash for work »] mais les bailleurs de fonds refusaient de financer l’exploitation de ces mares pour faire du maraîchage par exemple. » Convaincu qu’il est souvent possible, voire facile de remplacer l’aide humanitaire par de l’aide au développement, M. Hassane conclut : « C’est parce qu’ils veulent revenir l’année prochaine !»