par: Virginie Pissoort, Responsable de la campagne SOS Faim Belgique.

Que met-on en place pour inverser la tendance de destruction à grande échelle des paysans ? Leur rôle est crucial tant dans les pays pauvres que chez nous.

Il y a un an, le 19 juin 2009, la FAO annonçait que la barre du milliard de personnes souffrant de la faim et de la malnutrition venait d’être franchie ! La faim sur Terre progresse donc plutôt que de régresser, et ce, alors qu’en l’an 2000, les Nations unies s’étaient engagées – moralement certes – à diminuer de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim d’ici à 2015 (Objectif du millénaire – OMD – n°1). Inexorablement, sourdement, la faim continue ses ravages, frappant encore et surtout des paysans, des paysannes et leurs familles qui, trop pauvres pour produire suffisamment et dans de bonnes conditions, n’arrivent pas à vivre décemment de leur travail !

Et depuis l’annonce sans remords de ce chiffre honteux, il y a un an, qu’a-t-on fait, concrètement ? Qu’a-t-on entrepris pour éradiquer durablement ce fléau et donner enfin aux 3 milliards de paysans et à leurs proches l’opportunité de travailler, de manger et de vivre ? Qu’a-t-on mis en place pour inverser cette tendance de destruction à grande échelle des plus vulnérables ?

Les Nations unies font des déclarations et, comme c’était prévu de longue date, préparent leur grand sommet pour faire le point précisément sur l’état d’avancement de la réalisation des OMD, à New York, en septembre prochain(1). Mais c’est dans la discrétion, plutôt que dans l’euphorie, que l’on peut s’attendre à ce que les grands de ce monde pointent leurs défaillances à combattre la faim dans le monde. Faute de moyens ou faute de choix politiques. La Belgique, qui sera en charge de la présidence européenne de l’UE à l’heure de ce sommet, s’est engagée à assurer une implication significative de l’UE. C’est en tout cas dans le programme de la présidence belge. Car il faut le reconnaître, la Belgique, ces dernières années, ne s’est pas si mal comportée sur ce terrain. Dans le sillage de la crise alimentaire de 2007-2008 et de l’interpellation des ONG de développement, le gouvernement a pris des engagements significatifs en faveur du développement de l’agriculture dite paysanne ou familiale: 15 % de l’aide au développement d’ici à 2015 en faveur de l’agriculture, implication des organisations paysannes dans les politiques d’aide à l’agriculture, l’agriculture désignée secteur prioritaire dans les programmes de coopération. Cela étant, l’on est en droit de se poser la question: où resteront ces engagements à l’heure où l’attention est toute entière portée sur des questions institutionnelles et linguistiques, reléguant au fond des tiroirs les réponses économiques, sociales et environnementales aux défis et urgences actuels, comme la faim dans le monde ?

Car il y a bien urgence ! En effet, la crise alimentaire de 2007-2008 est loin d’être terminée ou en passe d’être résolue. Ainsi, selon la commissaire européenne en charge des Affaires humanitaires, en visite au Niger, la crise a « empiré » ces dernières semaines et on constate « dans les hôpitaux un nombre croissant d’enfants malnutris qui ont besoin d’aide d’urgence« . Selon l’ONU, plus de 7 millions de Nigériens – plus de la moitié de la population – sont en état d’insécurité alimentaire . Le Niger, un pays en proie à des famines successives, mais où le potentiel des ressources de l’élevage et de l’agriculture pour nourrir la population est pourtant bien présent !

Dans le même temps, de nombreux Etats européens coupent dans leur budget de l’aide au développement: l’Irlande a diminué son aide au développement de plus 10 , l’’Italie l’a revue à la baisse de 50 %, la Lettonie l’aurait même carrément supprimée Ils invoquent la crise économique et financière qui les accable et les met dans l’incapacité d’honorer leurs engagements à l’égard des pays les plus pauvres.

Les paysans, même si beaucoup tentent de continuer à s’organiser et se battre pour vivre de leur travail, nombreux sont ceux qui s’essoufflent, et pour cause Chez nous, par ailleurs, les paysans sont en sursis. Car si les paysans ne meurent pas de faim en Europe, ils sont sur la sellette. La Politique agricole commune (PAC) est sous le feu des projecteurs au sein des institutions européennes, et d’aucuns n’hésitent pas à y voir un vestige du passé, plaidant pour plus de libéralisation et de concurrence. Mais il faut, avant de mettre les paysans sur la touche et laisser définitivement le champ libre à l’agrobusiness, se poser la questionde savoir quel modèle agricole veulent les Européens. La Commission Européenne a récemment proposé une consultation électronique sur le sujet. Au 11 juin dernier, plus de 5 000 personnes et organisations ont répondu à cette invitation. Mais combien de citoyens parmi eux ? Car l’on imagine bien que ce sont surtout les gros producteurs, les plus outillés et équipés, qui auront pris connaissance de l’enquête et pu y répondre. Et les petits ? Et les citoyens, qui sont les premiers consommateurs des produits agricoles et alimentaires ? Avons-nous réfléchi à la question de savoir à qui nous laisserons la responsabilité de nous nourrir de façon responsable et durable, dans le respect du consommateur et du producteur, d’ici et d’ailleurs ? La Commission saura-t-elle nous proposer des solutions innovantes, dans le respect du plus grand nombre ?

Il est grand temps de nous questionner sur le rôle des paysans. Car dans les pays pauvres, l’éradication de la faim et de la pauvreté ne se fera pas sans les paysans et les paysannes. Chez nous, au-delà de nourrir les populations, les paysans contribuent aussi à un environnement durable, à lutter contre le changement climatique, à préserver la biodiversité, et à habiter nos campagnes.

Si les citoyens et les décideurs ne se mobilisent pas en faveur d’une agriculture paysanne respectueuse des petits producteurs, des paysans, il n’y en aura bientôt plus, ni ici, ni au Sud Rien qu’en Belgique, le dernier rapport d’Eurostat nous dit qu’en moins de 10 ans, la Belgique a perdu 25 % de ses producteurs. Dans le Sud, c’est en millions qu’on compte les paysans qui, désillusionnés, quittent leurs campagnes. Fermez les yeux et imaginez quelques instants: le monde sans paysans, ce sera comment ?


(1) http://www.un.org/fr/millenniumgoals/