Le nouveau Défis Sud vient de paraître. Le dossier de cette édition : « L’Europe avec ou sans les paysans du Sud ? » Voici l’éditorial de Freddy Destrait et Thierry Defense…

Microfinance: pour une exception agricole!

La microfinance est en plein boom et cette évolution devrait a priori tous nous réjouir. Personne ne se plaindra de voir un nombre croissant de personnes dans le monde avoir la possibilité d’ouvrir un compte d’épargne ou de bénéficier d’un crédit. D’aucuns se réjouiront de constater l’arrivée, dans les pays du Nord, de nouveaux acteurs, plus commerciaux certes, mais aux moyens financiers nettement supérieurs que les pionniers du secteur qu’étaient les ONG. L’argent –  public ou privé – abonde, les experts se bousculent, les sites Internet spécialisés saturent.

Mais la pauvreté recule-t-elle pour autant ?

Autrefois appelée finance alternative, la microfinance est aujourd’hui qualifiée de finance inclusive. Simple glissement sémantique ? L’inclusion d’un nombre croissant de personnes dans le monde n’ayant pas accès à des produits et à des services financiers adaptés est tout à fait louable. Toutefois, les évolutions législatives, réglementaires ou normatives récentes du secteur et les pratiques qu’elles traduisent sur le terrain favorisent-elles réellement l’inclusion du plus grand nombre ?

Prenons l’exemple des ruraux, qui constituent, encore aujourd’hui, la majorité de la population des pays du Sud : leurs besoins ont-ils réellement été pris en compte par les instigateurs de l’évolution actuelle de la microfinance ? Notre propos n’est pas ici de dénoncer sa professionnalisation : elle en avait grand besoin. Mais, à l’instar de nombreux chercheurs, de spécialistes et de praticiens de la (micro) finance rurale, nous plaidons pour une approche différenciée et moins standardisée de son développement. Avec ses partenaires actifs en microfinance, SOS Faim plaide clairement pour une exception agricole ou rurale en la matière !

Cette exception peut être tout d’abord technique, par la création ou le renforcement de produits financiers adaptés aux ruraux : crédits plus longs, taux d’intérêt plus faibles, garanties modulées, assurances agricoles… Des innovations en ce sens existent dans plusieurs pays et elles ont un impact positif certain sur la pauvreté.

Mais, pour qu’elles fonctionnent, ces initiatives doivent bénéficier de l’appui financier des bailleurs de fonds. Sachant que les nouveaux investisseurs, plus commerciaux, exigent logiquement un retour financier (souvent rapide et élevé) sur leurs investissements, on devine qu’ils vont hésiter à soutenir la finance rurale, plus coûteuse et moins rentable.

Nous pensons plutôt que des politiques publiques doivent être renforcées en faveur de la finance rurale. Outre leur rôle législatif ou de supervision dans le domaine de la microfinance, les États du Sud et du Nord ne doivent-ils pas réinvestir dans le milieu rural, en y intégrant la micro finance dans une vision plus globale ? En effet, l’impact de la microfinance ne sera-t-il pas bien désuet s’il n’y a pas de dispensaires dans les villages, pas de routes les reliant à la capitale, pas de bénéficiaires potentiels structurés et donc solvables, pas de politiques agricoles et commerciales en faveur des producteurs locaux, etc. ?

C’est, à nos yeux, le prix à payer pour que la microfinance devienne effectivement un outil inclusif pour les ruraux. Le salut de la microfinance rurale n’est pas que technique. Il est avant tout politique.

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