La mécanisation de la riziculture dans la vallée du fleuve Sénégal reste embryonnaire/ Photo : Marine Lefebvre

Contre vents et marées, la Fédération des Associations Paysannes de Louga (FAPAL) qui regroupe environ 2000 familles organisées en une trentaine d’associations villageoises, œuvre au renforcement de la production agricole des exploitations familiales.

Devant le tourisme, l’agriculture demeure la principale source d’emplois et de revenus pour 60% des Sénégalais et sa contribution au Produit intérieur brut du secteur primaire est encore estimée à 55%.

Si les crises agricoles et alimentaires ne sont pas nouvelles, elles frappaient particulièrement les villages où plus de sept ménages sur 10 vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Mais, depuis 2008, la flambée des prix sur le marché mondial les a aggravées et répandues jusqu’aux villes. Pourquoi cette traînée de poudre ?

Parce que le Sénégal est le pays d’Afrique subsaharienne le plus dépendant pour ses importations de riz, de blé et de lait. Une aberration qui résulte de choix politiques.

Malgré les tentatives de développement de la riziculture irriguée dans la vallée du fleuve Sénégal, la dépendance alimentaire du pays s’est amplifiée suite aux sécheresses des années 70 et à la libéralisation de l’économie. Entamée à la fin des années 1970 par la signature d’accords d’ajustement structurel avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, la libéralisation censée apporter la croissance n’a pas empêché une baisse constante de la production agricole de l’ordre de 1% par an depuis 1980 !

Dans la région de Louga au nord du pays, la culture de l’arachide a été introduite dans les années 1880 par les colons français. Au départ, cette culture d’exportation est ainsi venue s’ajouter à la culture traditionnelle du mil et à l’élevage domestique, développant la monétarisation de l’économie des villages. Mais, plus d’un siècle après, les paysans témoignent d’une dégradation des rendements  et du niveau de vie : « avant les années 1980, les terres étaient plus fertiles ; on cultivait peu et on récoltait beaucoup, les champs ne sont plus les mêmes. » Et un autre d’ajouter : « plusieurs terres du village ne sont pas mises en culture faute de semences et de moyens. »

De fait, des études ont montré qu’avant les années 1980, la production agricole couvrait les besoins alimentaires des ménages pendant au moins six mois, voire un an, pour les deux tiers d’entre eux. Mais en 2007, la faible production agricole s’est traduite par un taux de couverture alimentaire qui ne dépassait pas un mois pour 68% des ménages enquêtés ! Cette évolution de tendance se confirme depuis. Cette situation de déficit, constatée depuis quelques décennies, a poussé les populations à adopter des stratégies d’adaptation  et a transformé les modes de consommation des ménages : d’une alimentation à base de mil autoproduit, ils sont passés à une alimentation constituée essentiellement de riz, importé à 60%.

Or, la hausse vertigineuse des denrées de première nécessité (+ 50% pour le riz et + 75% pour l’huile en 2008) a contraint nombre de familles à se contenter d’un seul repas quotidien !

Face à cette détérioration des conditions de vie, la tentation de l’exil se fait de plus en plus forte, d’autant que les ménages qui s’en sortent le mieux sont ceux qui comptent un émigré en Europe : l’argent des transferts assure jusqu’à 89% des dépenses mensuelles des ménages. Alors que la région compterait déjà 24 000 migrants, on estime que l’immigration fait vivre 4 ménages sur 5 !

Sécheresses répétées et baisse continue de la pluviométrie dues au changement climatique, érosion des terres, ajustements structurels et désengagement de l’Etat sont autant de facteurs qui minent la cohésion sociale dans les villages. « Progressivement, l’identité paysanne quitte l’imaginaire des populations », déplorent les animateurs des organisations paysannes qui se battent pour renverser la tendance et faire du milieu rural, à travers une restauration des activités agricoles, l’alternative à l’émigration du désespoir.

Malick Sow, le Secrétaire général de la FAPAL ne baisse pas les bras. « Il faut la tête solide pour rester ! » Tout en cultivant sa terre, il arpente les villages pour porter des paroles d’indépendance et d’auto prise en charge.  Il veut « prouver que l’on peut rester ici sans tendre la main. Les gens l’oublient car un des problèmes de l’immigration, c’est de donner envie de produits quasiment inaccessibles, comme du pain. Cultiver des céréales pour sa propre consommation est bien plus avantageux, mais les paysans ont perdu cette habitude en se consacrant aux arachides d’exportation dont la filière est aujourd’hui  ruinée. »

Pour remédier à ces dérives, la FAPAL s’attache à renforcer la production agricole en luttant contre la désertification via le reboisement, et à promouvoir le maraîchage pour permettre aux familles d’améliorer leur alimentation et de générer des revenus à travers la vente des produits.
Malick Sow sait que, s’ils doivent compter sur eux-mêmes, les paysans ne détiennent pas seuls la clef : « Les producteurs européens ne sont pas nos adversaires. Les politiques européennes qui tuent des centaines de producteurs, si ! Mais nos propres gouvernements  ont également un rôle à jouer s’ils ne veulent pas hériter de la même étiquette : ils doivent nous aider à redresser la tête, par exemple en fermant nos frontières pendant quelques années, en dénonçant la mainmise des multinationales sur les entreprises locales, bref, en soutenant leurs paysans ! »

En savoir plus: Dynamiques Paysannes #6

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